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Journées chantantes
de Liège, (mai 1973) |
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Une vaste salle du Palais des Congrès nous attendait nombreux pour participer à ce week-end. Elle paraissait très grande en entrant, la musique qu'on y faisait remplissait pourtant tout le volume! Un large podium, placé au centre, supportait de nombreux instruments: piano, violon, harpe, percussions.
Il y avait également une impressionnante série d'appareils électroniques avec un réseau de câbles et micros adéquats. Quatre chefs de chœur A.C.J. dirigeaient chacun un chœur à 4 voix mixtes.
Toutes les parties de l'œuvre commençaient par une mélodie "le temps des cerises" chantée simplement, puis on décalait les chœurs comme en canon, on transposait, on ajoutait toutes sortes de fioritures au gré de chacun, le tout contrôlé par le chef de chœur de son "quartier". On passait de l'ordre au désordre, des harmonies dites "traditionnelles" au mélange désordonné et bruyant de toutes les fréquences sonores. Chaque fois que le bruit atteignait son paroxysme, l'orchestre reprenait un même thème musical qui signalait la fin de la période et qui ressemblait à un rappel à l'ordre: "Halte, où allez-vous comme çà!" et nous étions contents de retrouver un peu de calme.
Comme l'a expliqué Henri Pousseur le samedi soir, lors d'un dialogue fort utile avec les choristes, nous vivons dans un monde de bruits et de tensions nerveuses. Le reproche qu'il nous fait c'est de fuir notre époque en nous réfugiant dans les styles du passé - renaissance, baroque...- "les harmonies traditionnelles". Au contraire, nous devrions attaquer de front cette civilisation bruyante, l'analyser et en retirer ce qu'elle contient de plus valable musicalement. C'est très courageux mais il me semble qu'il n'y a pas grand-chose de positif dans ces réalisations quant à l'apport à notre culture et à notre formation d'homme de notre temps! Par contre, et je crois que telle était l'idée des organisateurs, nous avons participé à une EXPERIENCE qui nous a fait découvrir une autre manière de s'exprimer vocalement, pouvant utiliser toutes les ressources de la voix y compris celles que le "bon goût" interdit dans la plupart des œuvres de notre répertoire: portamento, glissando, bruits divers, cris...
Le choriste, averti par les nombreuses circulaires et autres informations, notamment le dialogue entre A Cœur Joie et Henri Pousseur à l'assemblée générale d'Argenteuil, devait arriver à Liège convaincu d'assister à un essai sur la musique nouvelle et non pas à la préparation d'un concert qui serait l'heureux aboutissement du week-end. En réalité, toute la préparation ne devait servir qu'à orienter le choriste vers une voix qu'il devait trouver par lui-même dans l'invention finale. Celle-ci était-elle vraiment réussie ? Certains moments avaient une musicalité intéressante, d'autres au contraire étaient parfois insoutenables. Mais Henri Pousseur nous avait prévenus: la réussite dépend de la coopération de tous les exécutants et de leur intégration dans l'ensemble sans toutefois pouvoir garantir à l'avance la qualité du résultat à obtenir.
Je crois que c'est ce dernier point qui a déçu de nombreux participants: dans notre "style A.C.J", nous avons suffisamment de bons exemples à suivre par le disque, les concerts, la radio; ainsi chaque choriste est plus ou moins capable de se rendre compte de la qualité à atteindre. Par contre, dans une "invention contemporaine", nos choristes étaient perdus ne comprenant pas toujours ce qu'on attendait d'eux et ne voyant pas la finalité de cette entreprise.
Il aurait fallu, avant ces journées chantantes, une ou deux séances d'approche de la musique nouvelle, car il y a un trop grand fossé à franchir entre ce que nous chantons habituellement et le genre qu'on nous a demandé de chanter à Liège.
Les choristes, arrivés le dimanche matin, devaient sauter dans un train qui roulait depuis le vendredi soir. Malheureusement ce train roulait déjà trop vite et la plupart ont couru derrière le convoi sans pouvoir y monter. Quand le train s'est arrêté en gare vers 18 h 30, ces malheureux se sont demandés: "pourquoi avons-nous tant couru ?". Ils sont rentrés chez eux insatisfaits car ils s'attendaient à tout autre chose, sans doute mal renseignés par leur chef de chœur ou autre responsable. Car quiconque avait assisté à la présentation de Henri Pousseur à l'assemblée générale était parfaitement au courant de ce qu'on allait faire au week-end de Liège. Les absents ont décidément toujours tort...
Personnellement j'ai interrogé à la sortie les plus jeunes choristes présents et unanimement ils m'ont répondu être déçus surtout par la longueur de l'œuvre. Par contre les Liégeois, habitués depuis de longs mois par leurs chefs de chœur à ce genre musical (midi-minuit...) trouvaient le résultat réconfortant.
Que tout ceci ne nous fasse pas oublier le concert du samedi soir donné par la chanterie "Le Rondeau" dirigée par René Wintiens. Les heureux auditeurs présents ont été ravis car ce n'est que bien rarement que l'occasion nous est donnée d'entendre interprétées par de si jeunes choristes des œuvres présentant toutes de réelles difficultés et cela apparemment sans effort. Une performance!
Jacques DEHAN
Viens t'en - juin 1973
Le temps des cerises

Dans la grisaille humide du dimanche 29 avril, j'étais parti à Liège confiant dans le bon déroulement du rassemblement national dont la formule inédite me paraissait propice à une première approche de la musique nouvelle. Je suis revenu troublé, insatisfait, me posant mille questions sur cette expérience musicale et chorale pour laquelle je me suis senti concerné et étranger. J'avoue n'avoir pas eu envie de chanter tant je me suis senti prisonnier d'un monde technique écrasé par les décibels où toute chaleur humaine était absente.
Malgré mon désarroi, j'ai découvert un homme passionné et passionnant, un musicien doué, qui veut apporter une dimension nouvelle à notre façon de chanter et d'écouter chanter. Tout au long de cette improvisation, Henri POUSSEUR m'est apparu rayonnant, presque inaccessible, tel un maître d'école expérimenté qui croit en la réussite de ses élèves tout en mesurant le long cheminement de leur apprentissage et le prix de leur réussite.
Je ne partage pas - loin s'en faut - la philosophie qui semble justifier sa recherche musicale car je suis incapable de différencier la musique des riches de la musique des pauvres ou établir le rapport entre la musique dite traditionnelle et l'une ou l'autre classe de la société. Je crois au message universel de la musique qui permet à chacun d'y trouver une raison personnelle de la pratiquer et plus intimement de l'utiliser pour exprimer des sentiments ou célébrer un culte, cette pratique n'étant jamais susceptible ou de nature à troubler le jeu du voisin. Le chant choral tel que nous le pratiquons en A Cœur Joie illustre mon propos.
J'ai connu à Liège une heure intense de joie musicale au début de l'invention musicale de l'après-midi, persuadé d'ailleurs qu'elle était le fruit d'une recherche et d'un travail sérieux à l'encontre d'une improvisation dont la pauvreté a marqué la fin décevante de cette rencontre.
La formule de ce rassemblement, choisie par nos amis liégeois n'était pas assez souple. Un rassemblement plus ouvert sur le chant choral se terminant par l'audition finale d'une recherche musicale entreprise simultanément mais séparément par les participants d'un week-end expérimental, aurait apporté à chacun le plaisir d'une découverte réciproque, ce que nous avions souhaité lors de notre assemblée générale à Argenteuil.
Nous avons vécu cette expérience avec bonne volonté et amitié. Il nous faut maintenant réfléchir objectivement, oser de nouvelles découvertes, favoriser de nouveaux contacts tout en sauvegardant les richesses fondamentales de notre mouvement choral. A Cœur Joie étant l'épanouissement de l'homme aussi complet que possible par la fréquentation de l'œuvre d'art, par une participation vivante, chorale et instrumentale à de nombreuses réalisations collectives.
André DUMONT
Viens t'en - juin 1973