Le Sens Communautaire

Quelle que soit la communauté à laquelle on est intégré - de la famille au "pays" ( je n'ose plus prononcer le mot "patrie", désacralisé), du groupe de travail à celui de loisirs ou de vacances - il s'ensuit pour chacun des membres d'un groupe l'adhésion à des règles qui ordonnent celui-ci, règles exprimées ou tacites. Ces règles ont été dictées par la sagesse des législateurs à qui le soin de les établir a été confié, pour le bon fonctionnement du groupe, pour son maintien et son développement. Tacites, elles proviennent du "sens social" plus ou moins développé en chacun de nous.

Lorsqu'il s'agit de collectivités groupant des millions d'individus, l'abondance des règles à respecter, dans tous les domaines, est telle que la majorité des citoyens de ces pays est amenée, peu ou prou, à en enfreindre certaines.

Quel automobiliste n'est pas forcé par ses pressantes activités (les raisons sont toujours "bonnes") de déroger aux règlements (stationnement, vitesse...) du code de la route ?

Dans les déclarations des revenus, combien sont tentés - et s'y livrent... - de donner un petit coup de pouce pour l'allègement de l'impôt terminal, sur le plateau des frais à déduire ?

La "société de consommation" comme disent assez justement les contestataires d'aujourd'hui favorise en chacun de nous ces petites tricheries de chaque instant parce que les règles du jeu collectif, se multipliant, deviennent étouffantes et contraignent à cette tentation de les transgresser.

Ces remarques concernent en premier lieu le citoyen, "entité anonyme", simple cellule d'une mécanique tentaculaire, l'Etat, usager des supermarchés, qui pourvoient dorénavant à son alimentation, à son chauffage, son éclairage, le fournissent en textiles et en quincaillerie, de la Sécurité Sociale.

A cette échelle, les relations courtoises entre les êtres humains se ternissent et l'usager ne "communique" plus avec le vendeur hors de la raison qui l'a amené au guichet ou au comptoir. Bref, le sens social s'émousse à l'instant où, la communauté devenant trop vaste, il n'est guère possible pour chacun de se sentir en confiance et personnellement considéré.

Tout autres sont les lois - qu'on peut dire "naturelles" - lesquelles régissent les rapports des hommes à l'intérieur d'une petite ou d'une moyenne communauté.

Dans une chorale, une équipe sportive, un groupe culturel, chacun connaît chaque membre du groupe, par son visage, par son nom et les liens des uns aux autres s'établissent sur la considération, le respect et très vite - et pour longtemps - sur la cordialité.

Il s'agit bien d'individus réunis par un idéal commun (la polyphonie, le ballon, l'espéranto...) au service d'une entreprise qui requiert pour son succès l'adhésion de tous ses membres, la fidélité à des principes, à un règlement, à un horaire, avec une présence effective aux travaux de la communauté.

Les règles de cette momentanée - mais répétée - vie en commun obligent à d' inévitables servitudes pour ceux qui l'ont librement consentie...

Parmi celles-ci, et c'est vers cet aspect précis que conduisent ces propos, revient la sempiternelle question financière, ce nerf du combat...

Une fois pour toutes, il faut admettre que rien ne peut se faire, se prévoir, se projeter dans la communauté, qu'elle soit modeste chorale ou grand complexe industriel, sans la certitude d'un programme financier minutieusement établi et sûrement assuré !

Au point où nous sommes d'une civilisation sur-industrialisée, rythmée par les machines, toute communauté ne peut que progresser ! Il est inconcevable de stagner dans l'euphorie des résultats obtenus, dans la satisfaction des paliers atteints. La stagnation équivaut à une régression qui mène inexorablement à la disparition.

Notre Mouvement A Coeur Joie n'échappe pas à ces impératifs. Parmi les ressources qui lui sont nécessaires, il faut qu'il puisse compter sur les cotisations de tous ceux qui l'ont rejoint un jour, qui aiment la polyphonie pour elle-même, hors de l'attitude compétitive, pour ce qu'ils en reçoivent de tonique, tant dans leur chorale que dans leur région, aux Choralies de Vaison ou aux "Europa Cantat" de la F.E.J.C. !

Ma surprise est grande lorsque je constate, à l'orée de l'année estudiantine et culturelle, qu'un certain nombre de chorales du Mouvement ne règlent qu'une partie de leurs cotisations... Ah ça, par exemple !

Comment est-il concevable d'appartenir à une communauté sans en accepter le règlement ?

Autant j'essaie de "dédouaner" le tricheur du "stationnement interdit", autant je proteste de toutes mes forces contre le manque de sens communautaire du chef de choeur qui accepte ces accommodements.

Je connais le bien-fondé des raisons alléguées, les difficultés financières de chacun, surtout des jeunes, mais le domaine de la culture (la polyphonie, même élémentaire, en est une des formes les plus populaires) semble le dernier sur lequel on doit chercher à économiser

Je crois que ces chefs de choeur qui manquent à leur engagement (mais oui !) sont mûs par une compassion sympathique, mais je crains qu'un certain nombre d'entre eux soient seulement des timides, qui n'osent pas, qui ne savent pas expliquer à leurs chanteurs ce qu'on peut espérer du Mouvement et ce que celui-ci est en droit d'attendre en retour, de chacun, individuellement.

Surtout, que ces chefs de choeur se souviennent - et sachent le dire - que la gratuité retranche de la valeur à ce qu'on reçoit, et que ce don devient vite un droit qui tourne si facilement à l'aigre...

En notre temps difficile, incertain, inquiétant même, nous devons être encore plus soucieux de notre comportement correct, avec le voisin ("sens social"), avec tous ("sens communautaire").

César GEOFFRAY.
1969