Chanter juste
"Le béquillage du clavier, écrit Clément BESSE dans la revue l'Enseignement, rend l'oreille paresseuse, il la réduit à la passivité. Il lui donne des sons à enregistrer, au lieu de la mettre à même de les juger, de les contrôler, de les calibrer. L'oreille du chanteur en devient débile et aboulique, elle se fie à la toute-puissance d'un mécanisme extérieur et elle fonctionne au petit bonheur".
Une telle assertion étonnera un bon nombre de choristes, voire plusieurs chefs de choeur, que rassure à chacune des répétitions la présence soi-disant "efficace" de sa majesté le piano.
Pourtant il est bel et bien vrai que le seul moyen de faire du bon chant choral, c'est de travailler "a capella", i. e. sans le secours d'aucun instrument accompagnateur. En effet, le choriste devient alors vraiment actif; il prend pleinement conscience des sons qu'il doit produire et de l'échelle sonore, il apprend à entendre les notes intérieurement avant de les donner, bref il acquiert ainsi une réelle maîtrise de l'instrument que constitue sa voix.
Que le lecteur ne se méprenne pas: loin de moi la pensée qu'on puisse vanter les mérites du chant a capella au détriment des oeuvres vocales conçues avec participation instrumentale. Du point de vue esthétique chacune de ces formes de musique a sa valeur propre.
Il s'agit de souligner ici, à titre de méthode de travail uniquement, l'intérêt pour les choristes de pratiquer le chant choral sans l'aide d'aucun élément extérieur qui "donne la note" et qui, au lieu de leur donner de l'assurance, les rend pratiquement esclaves et cette méthode s'applique aussi à la préparation d'oeuvres devant s'exécuter avec accompagnement, comme nous le conseille J.SAMSON, dans sa Grammaire du Chant Choral: "C'est un fait d'expérience que les polyphonies les plus complexes, même si elles doivent être exécutées avec accompagnement, gagneront à la préparation a capella une sûreté incomparable. Il suffira d'ajouter l'instrument au dernier moment, à condition qu'on ait pris soin, pendant toute la durée de l'étude, de faire entendre aux chanteurs les "répliques" instrumentales jusqu'à ce que leurs propres entrées se greffent automatiquement sur ces répliques; précaution particulièrement indispensable si les parties de choeur - comme cela arrive trop souvent - omettent à ce propos toutes indications".
D'aucuns s'imaginent que le piano, par exemple, serait de nature à faciliter la tâche du chanteur... Qu'ils se détrompent, d'autant plus que cet instrument à percussion est impropre à illustrer convenablement un phrasé vocal. Ainsi, puisqu'il n'est jamais venu à l'idée d'un violoniste d'apprendre à maîtriser son instrument ailleurs que sur le violon, je ne vois pas pourquoi il en serait autrement pour le chanteur. Ce dernier, comme le violoniste, doit façonner lui-même ses sons: chanter juste pour lui, c'est comme jouer juste pour l'autre; tous deux doivent, au préalable, entendre intérieurement les notes et s'assurer ensuite que les sons produits leur correspondent bien.
Ceci suppose un long apprentissage et un long entraînement de l'oreille qui, se fondant sur des relations de hauteur des sons entre eux, permet leur appréciation et leur reproduction fidèle. Ce développement de l'audition intérieure aussi bien qu'extérieure facilite la conscience d'ensemble nécessaire au choriste pour accorder sa voix avec celles des autres et comprendre le rôle technique qu'il remplit.
Certes, la justesse d'émission des sons requiert, tant du choriste que de son chef de choeur, une concentration et des efforts soutenus, souvent même pénibles, mais combien plus profitables et durables que l'apparente facilité du travail vocal accompagné qui n'a pour résultat, somme toute; qu'un "à peu près" douteux.
C'est souvent dans un passage délicat à rendre pour une voix que l'on trouvera l'origine du manque de justesse de l'ensemble. Je m'explique: dans tel morceau, tel trait chromatique chez les ténors pourra contribuer par son imprécision à faire baisser l'ensemble du choeur; ou encore, tel son trop couvert chez les altis aura le même effet, etc... Le chef devra donc déceler ces passages "critiques" et s'attachera à bien les mettre en place.
D'autre part, le fait que le choeur "baisse", ou, ce qui est plus rare, "monte", est la plupart du temps tributaire du conditionnement psychologique des choristes, de leur état de fatigue, parfois même de certaines conditions atmosphériques; le chef devra tenir compte de tous ces facteurs dans ses exigences. Si toutefois le manque de justesse persiste, il dépistera les quelques choristes qui en sont la cause et les prendra à part pour améliorer leur oreille.
Si votre groupe a pris l'habitude de travailler à l'aide d'une béquille, vous pourrez progressivement l'amener à s'en passer, en lui faisant découvrir la joie de créer ses propres sons; bien sûr, au début, ce ne sera pas de tout repos, mais si le chef tient bon et ne cède pas devant une certaine résistance naturelle à l'effort, le rendement de son choeur s'en trouvera décuplé.
Tout ceci suppose également que les choristes s'initient peu à peu aux notions élémentaires de théorie musicale, de solfège, d'harmonie et de culture vocale.
Bref, être AMATEUR, au vrai sens du terme, c'est ne reculer devant aucun effort pour consacrer à ce que l'on aime la pleine mesure de ses possibilités.
Jean-François SENART - Montréal.
in "Le Chef de Choeur" n° 32 - 1972