Le contrat choral

Isabelle Werck a commencé par étudier, non pas la musique, mais la géographie et publie régulièrement des articles de divulgation scientifique.
Nous avons publié plusieurs de ses billets, perception remplie d'humour et de vérité qui témoigne à la fois de sa pratique chorale et de son amour pour un monde qu'elle a découvert un jour comme nous l'avons tous fait et auquel nous sommes totalement attachés.

Le chef est un miroir; placé face au choeur, il témoigne de la façon dont celui-ci chante, donc de ce que l'individu y est en même temps que les autres. Il est l'oreille de l'ensemble; il est censé percevoir la vérité des sons, que chacun chante sans trop s'entendre.

Qui dit chef dit, bien sûr, "autorité"; et éthymologiquement, l'autorité c'est le fait d'être un "auctor"(1), celui qui, en latin, fonde et se porte "garant". Donc le chef assure la qualité artistique du groupe; mais ce qu'il cautionne par la même occasion, c'est l'image plus ou moins flatteuse et rassurante qu'il renvoie d'eux-mêmes aux membres de l'ensemble.

De l'autre côté, les chefs trouvent que le choeur est - devinez quoi - un miroir. Placé face à eux, il témoigne de leur façon de diriger, donc de ce qu'ils sont.

Le mot choeur vient du grec khoros et de la tragédie antique. Ce sont les choreutes qui à travers leur commentaires, détiennent la vérité sur les personnages. Le chef n'est pas un héros de théâtre, mais il est quand même un acteur(1) et il ne peut jouer que devant un public qui regarde, écoute, commente et se sent concerné.

Dans n'importe quelle chorale, vous entendez inéluctablement ces mots: "Mais je vous en prie, regardez-moi! On n'a pas idée de chanter avec le nez dans les partitions! Est-ce que je ne servirais à rien, par hasard?"

Le miroir du choeur était encore en panne ce soir. En réalité, les choristes perçoivent la quasi-totalité des gestes de leur dirigeant, pour peu qu'ils tiennent leur papier suffisamment haut. Un simple détail de gestique peut influencer leur chant de façon décisive; que le chef recule d'un pas, par exemple, en déplaçant le poids de son corps de l'avant vers l'arrière, et il est sûr que le choeur, comme un vaste reflet, "reculera" aussi: un piano subito est obtenu.

Un anglais définissait la chorale comme "une bande de masochistes qui hurlent devant un sadique gesticulant". Le contrat choral est surtout une association Narcisse-Narcisse, entachée de beaucoup de dépendance de part et d'autre.

En se faisant recruter, le choriste exprime un désir d'être pris en charge. Il souhaite exercer une activité artistique qui lui offre le maximum de satisfactions avec le minimum de risques. Il sait que sa voix sera camouflée derrière les autres (un peu comme le timbre du 12e violon d'orchestre) et il sait en outre qu'il n'aura pas besoin de s'entraîner quatre heures par jour (comme tout instrumentiste un peu sérieux) et ce, pour des résultats qui mettraient son image en danger; protégée par le groupe, cette voix chantera avec plus d'expression et de liberté qu'elle n'ose le faire toute seule; elle trouvera le courage de moduler le désespoir, la colère, la jubilation, la dévotion religieuse, toute une gamme de pathos et d'extases. Le choeur offre à la fois la satisfaction d'un défoulement artistiquement conduit et l'excuse que ce défoulement est exigé de l'extérieur par un mélo-maniaque chevronné, qui demande quelque chose "d'expressif", qui ramasse la part du lion dans la gloire, (quand succès il y a) et qui accepte d'endosser presque tout le déshonneur d'un échec (quand catastrophe il ya).

Pour sa part, le choriste s'engage à être présent, au sens figuré comme au sens propre. Sa participation est la pierre angulaire de la réussite. Selon une très antique formule, à peu prés inévitable en chorale si l'on veut "jouer le jeu", il donne de la docilité et obtient en échange de la sécurité.

La chorale protège l'individu, l'entoure, lui organise des loisirs, épie ses intentions et surveille son travail, tout comme une sorte de maman; le chef, qu'il soit homme ou femme, n'est pas que le "père" de son groupe, il en est presque l'alma mater. Il arrive souvent que les choristes ne ressentent qu'une sympathie très mitigée pour leur dirigeant, mais ne prennent pas pour autant la décision d'aller chanter ailleurs; plutôt que de couper le cordon ombilical, ils préfèrent prolonger les exigences et les scènes inutiles avec la direction. Quand le chef, occasionnellement excédé, menace de tout envoyer au diable, il rencontre toujours un silence impressionné, comme s'il était question de mettre tout le monde à l'orphelinat: c'est le typique chantage à l'abandon, qui peut susciter des haussements d'épaules, mais pas de réplique; il faut se taire.

Le contrat est donc très simple. Mais il est primitif. Le choeur est une utilisation collective et civilisée de la voix, de la bouche, des dents, de la langue, organes qui, lorsque nous étions tout petits enfants, nous étaient primordiaux pour exprimer notre vouloir. Crier, téter, mordre, gazouiller, telles ont été nos premières raisons de vivre. Sublimé et canalisé dans l'interprétation d'une oeuvre musicale, cet art "oral" ressuscite vaguement un âge d'or placé sous le regard attentif de la mère, et il peut évoquer également d'anciens et inquiétants dressages. Il est très facile de s'infantiliser dans une chorale. Les garçons y sont toujours minoritaires parce que les femmes, bien qu'elles commencent à connaître les voies de l'autonomie, sont encore conditionnées à accepter plus facilement d'être encadrées par un groupe, surtout si celui-ci a un caractère "familial".

Il y a de plus en plus de femmes chefs de choeur, mais toujours très peu de femmes chefs d'orchestre. La raison en est peut être qu'il y a beaucoup plus de chorales d'amateurs que d'orchestres amateurs. Les femmes se mettent plus volontiers en frais de pédagogie, notamment avec les enfants: l'instinct maternel. Pardi. Certains mythes ont la vie dure.

Une chorale, même lorsqu'elle se pique de tendances républicaines, est toujours une monarchie plus ou moins libérale. Elle comporte presque toujours un "bureau" élu qui s'occupe de "relations extérieures" et des finances (frais de concert, de partitions, cotisations...) mais il s'agit beaucoup plus d'un secrétariat que d'un partage de pouvoir. Je n'ai jamais demandé à des chefs de choeurs pour quelles raisons ils ont choisi de l'être; j'ai l'impression qu'ils me répondraient tous à côté. Ils évoqueraient leur goût de la musique vocale (enfin quoi, c'est évident!) ou bien leur rencontre avec le grand chef Machin qui leur a révélé cette voie, etc...; mais c'est au moment où personne ne leur demande rien qu'ils déclarent tout bonnement leur plaisir d'occuper une position centrale et souveraine. Ils se sont hérissés à l'idée que l'on prétende prendre leur place; en réalité, les coups d'état sont exceptionnels. Bien entendu, le choeur résiste sinon ce ne serait pas intéressant; son acceptation de l'autorité est éternellement provisoire; et comme toute voie initiatique, la direction chorale cherche de l'impérissable là où tout est constamment à refaire.

Mieux, ou pire encore, elle est un désir tyrannique d'être aimé; ce qui n'implique pas un désir équivalent d'aimer les membres du choeur. La seule différence réside en ce que certains chefs assument cette demande d'amour avec aisance et simplicité, que d'autres s'efforcent de la passer sous silence comme un fardeau compromettant, et que d'autres encore s'attachent à mettre en scène par un cabotinage continuel. Selon les chorales, le désir de chef peut être platonique, sublimé, indifférencié pour les gens des deux sexes, ou au contraire générateur de flirts et de conflits sentimentaux; mais de toute façon le fait de réunir des gens pour faire chanter des passions hautes en couleurs n'est pas incolore. En régle générale, les "problèmes personnels" des chorales ne sont que des marchandages affectifs où l'une des deux parties du contrat accuse l'autre de recevoir trop d'amour, de prestige, d'attention... et de ne pas en donner assez en échange: de quoi alimenter des scènes sans fin, si on s'y met.

Non seulement le contrat est purement moral, mais il demeure presque toujours tacite, informulé; l'absence de salariat, l'absence de limitation dans le temps accentuent le caractère instable de ce pacte où l'intuition prime sur toutes les autres valeurs. Plus précisément, les contractants sont condamnés à osciller entre deux intuitions: la mauvaise, celle qui guette jalousement notre propre image derrière le regard des autres, et puis la bonne, convaincue au fond que tous les efforts constructeurs humains tendent vers une même et mystérieuse oeuvre commune.

(1) actor, auctor: le latin s'est amusé à de belles ressemblances. A l'origine l'actor est "celui qui fait avancer".

Isabelle Werck
Choeur Magazine - mars 1992
© A Coeur Joie Belgique