INTERVIEW
(IMAGINAIRE)
DE MANU POIRÉ
(1993)

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Après une longue carrière vouée à la cause du chant choral, le célèbre Emmanuel Poiré, Manu pour les intimes, vient d'entendre sonner à ses oreilles étonnées la fatidique cloche de la retraite. Quoi, entends-je hurler dans les chaumières, ce jouvenceau pétillant serait déjà à cet âge canonique ou plus d'un de ses congénères radote et tremblote ?

C.M.: Car enfin, Monsieur Poiré, quel que soit votre âge, vous ne le faites pas !

M.P.: Vous me flattez, mon cher. Mais vous n'avez pas tort. En toute modestie, je dois vous avouer qu'il n'y a pas si longtemps, la foule admirative a pu contempler mon corps de jeune homme...

C.M.: C'est dingue ! Racontez-nous.

M.P.: Ca se passait à une Sainte-Cécile des Compagnons du Champeau. A l'occasion de je ne sais quelle exhibition athlétique, j'ai pu à mon âge dévoiler des cuisses galbées et un corps musclé que pas mal de jeunes m'enviaient, affligés qu'ils étaient d'un bedon ballottant et de jambes chétives. S'il venait un jour à Dieu l'idée saugrenue de me rappeler à Lui, je suggère qu'on immerge mon corps dans un bocal de formol, qu'on exposerait à l'entrée du nouveau Centre de chant choral, pour la méditation des foules.

C.M.: Dingue, dingue ! Mais alors, l'alcool conserve ?

M P.: Eh là ! Je vous vois venir ! Perfide allusion à mon goût pour le whisky? N'exagérons rien: je ne commande jamais qu'un "baby" abondamment noyé de glace, et seulement aux grandes occasions. A ces doses homéopathiques, c'est presque un médicament pour moi: je ne digère plus la bière. D'ailleurs, depuis que je ne fume plus... Garçon ! Mets-moi un douzième "baby", veux-tu ?

C.M.: Assez plaisanté, parlons musique. Si on analyse votre œuvre maîtresse, "Ce soir, la lune est belle", on est frappé par quelques audacieuses nouveautés. Je pense évidemment au renversement du contrepoint à l'octave, comme à l'usage du ton hypomixolydien dans le tempérament égal au sens de Werckmeister.

M.P.: C'est évident: il ne faut pas oublier que la différence des timbres dépend de la présence et de l'intensité des sons partiels, et non de leur différence de plan.

C.M.: Dingue ! La musique a-t-elle donc pour vous une fonction psychologique d'irradiation cinesthétique ?

M.P.: Euh, oui.

C.M.: C'est fou ! D'où cette décharge nerveuse diffuse, cette émotion indéfinissable qui nous parcourt tout le système nerveux, un peu comme devant un bon repas...

M P.: Ah, décidément, vous êtes bien informé. J'avoue aimer la bonne chère: le Michelin rouge est mon livre de chevet, et j'ai un sixième sens qui m'amène généralement aux bonnes tables. La meilleure preuve en est que la plupart des choristes me suivent comme un poisson-pilote quand nous débarquons pour un concert dans une ville inconnue.

C.M.: D'où vient cet appétit chez un ascète comme vous ?

M.P.: Ma jeunesse au petit séminaire de Bastogne m'a beaucoup marqué.

C.M.: Ce n'est peut-être pas toujours évident de bien manger, avec tous ces voyages à l'étranger. Vous êtes polyglotte, sans doute ?

M.P.: Yes, of course. My sister is not a boy. En fait, mon anglais est surtout passif. Oui, très passif, c'est le mot. Mais le langage de la musique est universel, et je n'en veux pour preuve que la récente nomination au staff de la F.I.M.C. de mon ami Etienne, qui cultive essentiellement comme moi le bilinguisme français-wallon. D'ailleurs, quand on va à Vancouver ou Johannesbourg en tant qu'ambassadeur de la Communauté Française, il importe de garder une certaine dignité linguistique.

C.M.: Quels grands chœurs vous ont-ils marqué, au cours de votre longue carrière ?

M P.: Essentiellement deux, les Compagnons du Champeau et le Chœur de Chambre de Namur: le hasard fait que je les ai dirigés tous les deux, avant d'être respectivement remplacé par Bernard Coulon et Pierre Cao.

C.M.: Dingue ! Vous avez dirigé le Chœur de Chambre ?

M P.: Regardez, c'est marqué sur les disques.

C.M.: Vous êtes resté attaché à la chorale namuroise que vous avez fondée voici trente-quatre ans ?

M P.: Et comment ! J'ai même dû acheter une paire de chaussettes vertes, rien que pour être assorti au veston de mon successeur et aux fardes de mes choristes. Vous me voyez, moi avec des chaussettes vertes ?

C.M.: Et votre retraite ?

M P.: Elle s'annonce chargée. Comme ma succession doit faire l'objet d'épineux marchandages politiques, on m'a demandé de venir encore provisoirement travailler deux jours par semaine: ça va me changer, je n'avais plus l'habitude de venir si souvent. Par ailleurs, j'espère avoir encore l'occasion de placer les chaises pour le Festival de Namur. Les chaises, moi, c'est mon truc.

Eh bien, merci, Monsieur Poiré, puis-je vous appeler Manu ? oui ? eh bien Manu, merci de ce sympathique accueil !

Manu et Julos Beaucarne en 1962

in "Chœur Magazine" - décembre 1993
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