MESSE op. 130
de Joseph Jongen
(pour chœur, orgue et
ensemble de cuivres facultatif)

Bien connu pour ses œuvres pour orgue, Joseph Jongen a aussi composé pour chœur mais ces œuvres sont presque passées aux oubliettes. Avec l'édition de sa Messe, opus 130, par Oxford University Press, la musique chorale de Jongen attira finalement l'attention qu'elle mérite.

LE COMPOSITEUR

Joseph Jongen est né le 14 décembre 1873 à Liège. Il étudia au Conservatoire de Liège, où il se distingua en harmonie, en fugue et en piano en plus d'être reconnu pour sa virtuosité à l'orgue. Son frère Léon nous donne un compte-rendu de ses examens finaux au Conservatoire, alors que Joseph fut appelé à improviser pour quelques minutes sur un thème donné: "Mon frère choisit ... les trois thèmes, et pendant plus d'une demi-heure, les juges et l'auditoire étaient envoûtés par son jeu ... Emballé, le jury le laissa continuer ... et lorsque l' "œuvre" se termina sur un final grandiose avec le stretto d'une triple fugue, la salle se leva et lui fit une ovation inoubliable."

En 1894, il avait déjà mérité quelques prix nationaux et en 1897 il remporta le prestigieux Prix de Rome. Ces prix lui ont permis d'étudier à l'extérieur et de se faire conseiller par Richard Strauss et Vincent d'Indy. En 1920, Jongen fut nommé professeur de contrepoint et de fugue au Conservatoire de Bruxelles. Cinq ans plus tard, il devint directeur, poste qu'il occupa jusqu'à sa retraite en 1939.
La plupart de ses œuvres furent écrites au chalet de sa maison de campagne à Sart-lez-Spa, près de Liège. Une majorité d'entre elles sont datées des mois d'août ou septembre. Il mourut à Sart-lez-Spa le 12 juillet 1953.


LA MESSE OP. 130

La Messe pour chœur, soli, orgue (et orchestre de cuivres), composée pour le VIIe centenaire de l'institution de la Fête-Dieu à Saint-Martin de Liège (comme il est indiqué sur la page couverture du manuscrit) ou Messe en l'honneur du Saint-Sacrement (autre titre donné à l'œuvre) fut composée entre le 9 juillet et le 16 août 1945 à Sart-lez-Spa. Jongen a dédié l'œuvre à la mémoire de son frère Alphonse, qui était chanoine à la Cathédrale de Liège. Elle est orchestrée pour orgue et ensemble de cuivres (deux trompettes, quatre cors, trois trombones et tuba). Cette version ne comprend pas de Credo

La création eut lieu à la Cathédrale Saint-Paul à Liège le 23 juin 1946, dans le cadre de la messe pontificale pour célébrer l'institution de la Fête-Dieu, comme l'indique son titre. Le compositeur dirigea lui-même son œuvre, pour laquelle on avait réuni 60 sopranos et altos ansi que 60 ténors et basses. Il est probable qu'il n'y avait qu'un instrument à cuivre par partie. L'orgue de chœur de la Cathédrale SaintPaul était monté sur le mur occidental du transept sud. Mise à part le pédalier, le grand orgue était le seul clavier à posséder un jeu de fond de 16'. Le récit avait un jeu de 2' mais aucun jeu de mutation, alors que le grand orgue avait des jeux de mutation mais aucun jeu de 2'. Le pédalier avait seulement des jeux de 16' et 8'. Les jeux d'anches aux claviers étaient tous des 8', mais d'une sonorité magnifique, selon le critique J.T. Lawrence dans le Musical Opinion de juin 1988. Selon la tradition française, on ne pouvait utiliser les jeux d'anches et les jeux de mutation que quand les appels d'anches étaient en position.

La Messe fut ensuite interprétée à la Cathédrale Saint-Rombout à Malines, dans un arrangement de Jongen pour chœur et orgue sans cuivres. Elle fut aussi donnée dans sa version intégrale au Palais des Beaux-Arts, à Bruxelles, le 23 janvier 1948. Après ces deux performances, les parties de cuivres disparurent et l'œuvre fut mise au rancart pendant plus de 30 ans.

En 1985, j'ai voulu célébrer la Fête de la Sainte-Cécile en montant un programme complet de musique belge du Xe. siècle avec la Société Chorale de Bruxelles. C'est en cherchant au Centre de Documentation Musicale ( CeBeDeM) que j'ai mis la main sur chef d'œuvre oublié ainsi que sur plusieurs autres petits bijoux. Comme lieu de concert, nous avions choisi l'église Notre-Dame-des-Grâces au Chant d'Oiseau à Bruxelles, dotée de grandes orgues modernes. Cet instrument impressionnant à quatre claviers est le fruit d'une collaboration entre l'architecte Jean Marol, l'organiste Jean Guillou et les facteurs Detelef Kleuker; il est particulièrement approprié pour le répertoire du XXe siècle. Le concert et sa diffusion radiophonique ont permis à la Messe de reprendre sa place dans le répertoire choral et a amené Oxford University Press à publier l'œuvre.


OÙ EST LE CREDO ?

Quand Jongen compléta la première orchestration de la Messe, en février 1946, il la soumit à son ami, le musicien amateur Georges Alexis. Comme si Alexis avait demandé à Jongen d'écrire cette Messe et étant donné qu'il avait donné son accord, le compositeur décida de laisser l'œuvre telle quelle. Toutefois, Alexis l'encouragea à écrire un Credo pour compléter la Messe. Jongen se mit à la tâche et composa le Credo entre le 9 et le 29 mars 1948. On devait monter la Messe pour un concert la même année, mais le concert n'eut jamais lieu. On crut que le Credo était perdu ou qu'il avait été détruit par le compositeur.

En 1989, j'ai rencontré John Scott Whitely, organiste-adjoint à York Minster et j'ai en même temps découvert un expert de la musique de Jongen. Quelques années plutôt, il avait scruté tous les documents à la bibliothèque de la CeBeDeM et il savait où se trouvait le Credo.

Etant donné qu'Oxford se préparait à publier la Messe (sans le Credo), je me suis empressé de retourner à la bibliothèque. En suivant les directives de John Scott Whitely, j'ai en effet trouvé le Credo, mais le manuscrit se terminait en plein milieu d'une phrase. Un appel à Whitely m'a permis de trouver une page non identifiée de 10 mesures qui était classée ailleurs. C'était le dernier morceau du puzzle et la Messe fut publiée intégralement.

Après tous ces efforts, j'ai voulu m'assurer que ce serait moi qui dirigerais la création du Credo en Belgique. J'ai obtenu la permission de Oxford University Press d'utiliser des épreuves du Credo et les Madrigal Singers de Bruxelles ont consenti à chanter l'œuvre lors d'un office religieux. C'est en juillet 1990, en l'église des Carmes à Bruxelles, où Jongen lui-même avait été organiste, que la création eut lieu. La Britannique, Janet Hughes, élève au Conservatoire de Liège, touchait l'orgue. Quoique la plupart des fidèles n'avaient pas idée de l'importance de l'événement auquel ils assistaient, les applaudissements spontanés après le Amen témoignaient de leur appréciation. Une personne d'un certain âge m'a confié qu'elle se souvenait du temps où Jongen touchait l'orgue, mais a ajouté que la qualité du chant était nettement meilleure que dans ce temps-là.
Jongen n'a jamais orchestré le Credo, pour lequel il existe seulement un accompagnement d'orgue. L'arrangement pour orgue et cuivres dans la version publiée par Oxford University Press est signé John Scott Whitely.



LA RECONNAISSANCE DU PUBLIC

Apres tant d'années d'oubli, la Messe est interprétée en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis et ailleurs. Quand la partition vocale parut en 1990, le journal Musical Times fit l'éloge du "travail superbe et inspiré" et nota "
l'harmonie voluptueuse issue de Fauré et Debussy". La partition mérita aussi le Prix Don Malin de la part de la Music Publishers Association, aux Etats-Unis, et de l'American Choral Directors Association pour "l'excellence du travail de recherche et de révision dans une partition chorale contemporaine".



PREMIER ENREGISTREMENT

Un enregistrement sur disque compact fut réalisé en juin 1991 pendant le concert que je dirigeais avec la Brussels Choral Society, l'Ensemble de cuivres Luc Capouillez et l'organiste Janet Hughes. Cette interprétation comprend le Credo et a été donnée avec l'orchestration complète de quatre cors, deux trompettes, trois trombones, tuba etorgue. C'est un disque Pavane, ADW 7242.

Tom Cunningham
directeur musical de la Brussels Choral Society
Certains renseignements ont été fournis par John Scott Whiteley, organiste-adioint de la Cathédrale de York, en Angleterre.
Avec l'aimable autorisation de Tom Cunningham et de ICB, la revue du Centre International pour la Musique Chorale -Avril 1992.
Chœur Magazine - Juin 2000