De la répétition au concert

Il n'est pas aisé de passer de la répétition au concert. C'est pourquoi bien des concerts ne tiennent pas les promesses des répétitions: « l'état » de répétition diffère sensiblement de « l'état  de concert ». Il faut savoir sortir de l'un pour entrer dans l'autre.

LA REPETITION

«  L'état » de répétition est sécurisant: les choristes se trouvent bien dans une salle qu'ils connaissent bien. Chaque semaine ils reprennent place parmi des amis. La musique que l'on découvre ou que l'on sait déjà s'exprime dans un certain «confort». Ce confort est à la fois matériel et moral: le confort des sièges (on répète en général assis, on ne se lève qu'épisodiquement); confort de la répétition même qui ne prête pas à conséquence même avec de faux départs ou une expression maladroite: on peut recommencer. Le chef vit heureux parmi ses choristes pour des heures d'enrichissement avec le sentiment toujours exaltant de construire, de bâtir, de chercher, de mettre en œuvre.

La répétition est en quelque sorte un moment coutumier dans la vie du choriste, un moment où il respire à l'aise.

LE CONCERT

Au concert brusquement tout change. Tout d'abord les conditions matérielles: le lieu même, la disposition, l'acoustique. Dans la salle de répétition on a pris des habitudes; les surprises sont parfois très grandes et désagréables: pupitres qui ne s'entendent plus, sécheresse ou réverbération des salles. Un trait rapide très clair à la répétition, ne passe plus dans l'église; il faut le chanter autrement. On pourrait multiplier les exemples de ce type.

Mais le simple fait d'être debout pendant une heure, parfois plus, bouleverse complètement les conditions physiques des chanteurs non habitués: debouts et disposés différemment. Très souvent à la répétition tous sont au même niveau (rares sont les amphi). En général, en concert, on utilise gradins, escaliers, marches, etc. Le choriste du quatrième rang découvre son chef... en bas ou s'il est au premier rang... en haut, légèrement surélevé sur une estrade. Et voici le choriste obligé de baisser la tête ou de la lever. Or quelques jours avant il ne chantait pas comme cela. Ces détails modifient beaucoup les conditions d'exécution: brusquement nous nous trouvons tous, choristes et chefs, dans un autre « état ».

Il faut ajouter à cela les conditions psychologiques bien différentes: sans parler de la peur, ou du trac, on peut évoquer la crainte, le doute qui s'emparent brusquement de tous ceux qui doivent s'exprimer. On recherche alors les éléments sécurisants de la répétition:

ses voisins de pupitre: on ne les retrouve pas toujours

sa partition, si la répétition ne vous en a pas libéré;

son chef aussi, mais lui n'est plus tout à fait le même.


De la répétition au concert

C'est pourquoi il est bon de se préparer au concert - ce que l'on néglige trop souvent dans nos chorales d'amateurs où le concert demeure exceptionnel ­ et de s'habituer à « vivre » l'état de concert.

On peut s'y préparer heureusement de façon simple tout au long de l'année. Tout d'abord il faut prendre l'habitude à chaque répétition de chanter debout et cela souvent. Je vois beaucoup de répétitions: les 9/l0e du temps les choristes sont assis; c'est beaucoup trop. Tout ce que l'on reprend doit être dit debout: chants déjà sus, chants redits, chants presque au point. Ce « debout » devrait débuter toutes les répétitions. Il facilite la mise en train, il libère les corps, favorise l'expression et l'échauffement des voix. Toute répétition devrait se terminer par quelques pièces interprétées comme en concert avec le souci d'une exécution pensée dite intérieurement, mais projetée inconsciemment pour un auditoire que chacun imagine et que l'ensemble crée. Bien terminer une répétition est difficile. Dans cet esprit on a beaucoup de chance de vivre intensément les derniers instants. En même temps on se prépare au concert lointain mais certain.

Il est bon également de faire « éclater » le chœur, de le sortir de sa disposition habituelle. Remplir la salle de répétition en occupant tout l'espace, chaque choriste ayant « son espace » important à faire vivre, donne de l'assurance, libère du soutien des voisins de pupitre, affirme des personnalités. Chanter aussi en plaçant les pupitres en vis-à-vis, en les éloignant, en les répartissant aux « quatre coins », brise les habitudes dans lesquelles on se complaît vite alors que le concert est justement un instant nouveau qui demande donc un art dans l'adaptation. Lorsque les choristes sûrs de leur partition peuvent se mêler, la formation de quatuor, d'octuor, ou tout simplement ce brassage total des voix apportent au chœur la souplesse dont il a besoin et le préparent à cette expression libre que réclame le concert.

J'ajouterai qu'il est bon de sortir de sa salle. Si après la répétition on pouvait aller chanter sur une scène, dans une chapelle ne serait-ce qu'un court instant, le chœur prendrait les habitudes heureuses de ceux qui s'identifient à des lieux, des acoustiques et disciplinent leurs voix, leurs polyphonies en fonction d'éléments toujours nouveaux. On va volontiers boire un pot après une répétition: on y chante et ces moments détendus sont bons. Ce n'est pas suffisant: on s'y retrouve assis, ce qui nous ramène un peu à la répétition. Le chef doit donc prévoir ces autres « temps » hors de ses locaux habituels et organiser son travail en conséquence.

Car tout s'inscrit dans un plan d'ensemble où le hasard en fin de compte a peu de place. L'état de concert se gagne. On y entre méthodiquement. C'est à ce prix que le lent travail de nos répétitions a des chances de rendre des êtres heureux: ceux qui écouteront, mais surtout ceux qui chanteront; ils doivent, en ce lieu de concert, être bien. Nous pourrons parler une autre fois des derniers instants qui précèdent un concert.

Marcel CORNELOUP.

Le Chef de Chœur n°32 - 1972