Nicolas Ruffieux
n'est plus parmi nous
(1997)
A l'aube du 10 novembre, Nicolas Ruffieux, entouré de son épouse Liliette et de ses quatre filles, s'en est allé paisiblement pour son dernier voyage terrestre.
Après une longue et douloureuse maladie dont il connaissait depuis plusieurs mois la progression inéluctable, Nicolas a rencontré la mort comme il a mené sa vie, c'est-à-dire avec détermination, lucidité et sérénité, l'humour n'étant jamais absent de ses propos.
Nicolas a fréquenté César Geoffray: il en était un témoin majeur. Désigné par celui-ci pour prendre en 1964 la responsabilité de la région Savoie-Léman, il fondait ensuite, en 1969, A Coeur Joie Suisse dans le cadre de A Coeur Joie International. Il était par ailleurs Vice-Président de la Fédération Suisse Europa Cantat et il était responsable des éditions A Coeur Joie Suisse.
Nicolas Ruffieux a marqué de son empreinte notre monde A Coeur Joie. Il a donné au chant choral la dimension humaine d'une musique populaire authentique. Il était le chef du chant commun dans le théâtre antique de Vaison-la-Romaine. Il était l'animateur des Semaines Internationales ACJ de Lausanne, le partenaire des Automnales, il était le musicien chaleureux autour duquel on souhaitait rester quand la musique est finie.
Son nom s'inscrit désormais dans la lignée prestigieuse de ses maîtres: Joseph Bovet, Carlo Boller, Pierre Kaelin.
Lors de son concert donné à Braine l'Alleud, le 20 septembre dernier, Nicolas nous a offert avec sa chorale Plein Vent, le meilleur de lui-même. A la fin du concert, marqué par une grande émotion, Nicolas épuisé mais debout rayonnait de bonheur. Fidèle à son image, avec sa maîtrise coutumière, il avait rempli son engagement de chef de choeur, pour le public, pour ses choristes, pour ses nombreux amis venus l'entourer de leur affection.
C'était en 1985. Pour le 25e anniversaire de notre mouvement en Belgique, nous avions invité Nicolas. Il avait choisi, parmi d'autres partitions, la Prière de Sibélius. J'entends encore nos voix, unies par le geste et le regard de Nicolas, faire monter sous la voûte de la merveilleuse Collégiale de Nivelles, des paroles éternelles.
"La paix du soir s'étend sur nos villages,
La lampe veille au coeur de nos maisons.
Le lac a pris le deuil de ses naufrages
Et la forêt frémit d'un long frisson.
Un feu surgit dans les hauts pâturages
Dont chaque flamme allume une oraison.
Maître du jour, Seigneur de la lumière
Roi de la nuit penché sur nos sommeils,
Nous t'implorons pour les fils de la terre
Qui ont peiné sous de pesants soleils.
Laisse monter vers Toi notre prière
Pour ce demain que tu as préparé."Adieu Nicolas.
André Dumont
in "Choeur magazine - décembre 1997
© A Coeur Joie Belgique
Ta fête nous va bien
Nicolas, tu as un prénom de cathédrale, de saint aux biscômes, même d'ermite, toi qui aimes tant la campagne. Comment fais-tu pour trouver le monde encore fréquentable, quand il y a le feu par-ci, le silence par-là ?
Je crois d'abord que tu aimes les autres, les proches, ceux qui vivent plus loin, même ceux qu'on ne connaît pas. Tu as lu avec virtuosité la musique des chiffres, les partitions financières. Mais très tôt, l'autre musique, la vraie t'a pris par le coeur et la main. Alors vous êtes partis ensemble pour un long voyage. Aucun des deux complices n'a été décu de l'autre.
Chanter et faire chanter, c'est saluer le soleil, faire la sérénade au crépuscule. Surtout prêter son bâton de route à celui qui peine en chemin, dire qu'à trois ou quatre voix, un ciel d'orage est plus léger à porter ... un arc-en-ciel plus beau à peindre.
Tu as mêlé la musique à l'amitié. L'harmonie à l'amour. Et dans ce pays où l'on n'en pense pas moins mais où l'on économise les mots, tu as ouvert les vannes que nous impose la timidité, inventé le printemps au fond des soirs de novembre. A Coeur Joie, c'est plus qu'une raison sociale, c'est un mode d'emploi de l'art de bien vivre.
"Plein vent", c'est la guerre livrée à la mer d'huile qui n'a le goût ni pour l'arrière ni pour l'avant du bateau. C'est la voile qui claque à l'aube, l'oiseau qui vous attend pour un voyage de plus, et le sourire de l'équipage rêvant d'un Cap Horn ou d'un chalet, les deux plus beaux qu'avant.
Nicolas, compagnon sans âge, presque sans rides, à part les galons, tu as gardé l'esprit d'enfance, d'adolescence.
On te confierait une caravane de chameaux, un troupeau de notes de musique, nos filles, un contrat d'assurance, même des chansons à éditer !
Si j'avais encore la forme physique pour aller à pieds à Saint-Jacques de Compostelle, je demanderais "Est-ce que Nicolas est libre ?" Nous partirions avec la Diane du matin.
Nicolas, dans ton jardin il doit pousser des fleurs aux prénoms modestes du genre tendresse, tolérance, amitié à partager, ne m'oubliez pas ... Qu'est-ce que tu as fait au bon Dieu pour qu'il se donne à toi sans confession ?
Ce texte a été écrit en janvier 1994
par le poète Emile Gardaz,
pour les 75 ans de Nicolas Ruffieux.