ANTONIO SALIERI
Au-delà de la légende...
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par Yves WUYTS,
Directeur Musical
Qui ne se souvient d'Antonio SALIERI si ce n'est pour évoquer l'assassin de MOZART ?
Le terne et médiocre SALIERI aurait versé par jalousie du poison dans le verre du divin Mozart. De nombreux biographes et écrivains du XIXème siècle ont brodé sur cette affaire et entretenu le vieux débat romantique entre le Génie et la Médiocrité.
Parmi tous les écrivains, Alexandre POUCHKINE (1799-1837) occupe une place de choix. Il écrit en 1830 une saynète en vers « MOZART & SALIERI » en 1897. Un siècle plus tard, en 1984, Milos FORMAN tourne le film « AMADEUS », adapté d'une pièce de théâtre écrite par Peter SCHAFFER. Le vieux débat romantique resurgit et oppose un MOZART jeune, brillant, génial, insouciant et vulgaire et un SALIERI vieux, terne, médiocre angoissé et puritain. L'effet est immédiat et convaincant. D'autant que tout est mis en oeuvre pour créer l'impression d'authenticité : la Cour de Joseph II, les costumes, livrées et perruques, les somptueux palais de Prague et bien sûr, la musique sublime de MOZART jouée sur instruments d'époque... Abraham MURRAY joue remarquablement un SALIERI qui resasse ses souvenirs, hanté qu'il est par la rancoeur et le remord.
Comment concilier le pouvoir inventif de l'image, les exigences du cinéma et la vérité historique et musicale des évocations filmées ?
Milos FORMAN ne s'inquiète guère et prend délibérément parti de s'inscrire dans la dramaturgie romantique, quitte à accumuler les invraisemblances. Ainsi, au fil du temps, des scénaristes en mal de sensationnel ont perturbé la condamnation posthume de SALIERI. Celui-ci, auteur d'oeuvres maçonniques, supposé avoir été initié, aurait-il pu empoisonner, par jalousie, le frère MOZART ?
Je n'ai pas la prétention d'établir un démenti formel, mais je voudrais au moins rétablir la personnalité réelle de SALIERI.
Il n'a en aucun cas été le personnage tortueux que Peter SCHAFFER a campé pour les besoins de la cause. Il a encore moins fait voeu de chasteté si Dieu lui donnait le don de création musicale... La preuve : il est marié et père de 8 enfants !
Il naît le 18 août 1750 (il n'est donc l'aîné de MOZART que de 6 ans...) non loin de Vérone. A 15 ans, il étudie le chant et la théorie à Venise. Son maître, le bohémien Florian Léopold GASSMANN l'emmène à Vienne dès 1766. Dans cette ville, il y rencontre GLÜCK qui le protège. A 20 ans, un de ses opéras-bouffe, le « Donne letterate », rencontre le succès. A la mort de GASSMANN, à 24 ans, il est nommé compositeur officiel de la Cour et Maître de chant à l'opéra italien. Dès lors, il ne cessera plus de composer pour la scène, abordant tous les genres, l'opéra séria, l'opéra buffa, la tragédie lyrique à la française et même le singspiel.
Relations entre MOZART et SALIERI
En 1785, ils publient ensemble une cantate, « Per la ricupera solute di Ofelia » sur un texte de Da Ponte, pour fêter « le retour en voix » de la cantatrice Nancy STOARE. Celle-ci, la meilleure soliste de l'opéra italien que dirigeait SALIERI, tiendra le rôle de Susanna dans le « Nozze di Figaro ».
Bien qu'il n'ait jamais adhéré à la Société des Musiciens - par négligence ou impécuniosité - MOZART était régulièrement invité à y présenter ses oeuvres. Or, SALIERI, qui présidait cette société avait la décision quant au choix des programmes.
Choisir MOZART, c'était faire preuve d'une grande confiance car les concerts, organisés au profit des familles des musiciens disparus, devaient attirer un public nombreux. Le seul nom de MOZART était une garantie de succès contrairemment à la légende qui le dit oublié du public à la fin de sa vie. La situation de guerre - les nobles étant aux armées, les familles retirées sur leur terre - ses concerts seront plus rares et les moyens d'existence de MOZART plus limités. En 1791, l'année de sa mort, la Société des Musiciens ouvrit ses concerts de Carême par la symphonie en sol m. KV 550. SALIERI, lui-même, dirige l'orchestre exceptionnel - plus de 60 musiciens - pour l'époque. SALIERI n'eut jamais le moindre problème avec MOZART dans le domaine de la musique instrumentale. Lui-même s'est essentiellement consacré à l'opéra et était bien conscient de l'importance de l'oeuvre de MOZART.
Dans le domaine lyrique où une rivalité aurait pu exister, MOZART n'apparaissait pas comme un spécialiste. Il avait composé quelques opéras dans sa jeunesse mais n'en avait produit que deux dans sa carrière d'adulte : « Idomeneo » qui n'avait été représenté qu'à Munich et « Die Entfürung aus dem Serail », très apprécié à Vienne, qui ne concernait que le Théâtre national allemand où SALIERI n'avait aucune autorité.
SALIERI, digne successeur de GLÜCK, jouissait d'une grande renommée. Ses opéras étaient joués partout en Europe et particulièrement à Paris. Un conflit d'intérêt a pu exister, lorsqu'après la suppression du Théâtre allemand, MOZART reçoit de l'empereur - et contre l'avis du régisseur de l'opéra italien - l'autorisation de produire « Le Nozze di Figaro ». En supposant que SALIERI y fut opposé, il accepta néanmoins que la meilleure cantatrice de la troupe joue le rôle de Susanna. Les Nozze figurèrent 16 fois à l'affiche et eurent un succès important.
SALIERI était devenu dès 1788 la grande personnalité de la vie musicale de Vienne :- Maître de la Chapelle royale et impériale, il dirigeait l'orchestre de la Cour
- Directeur des concerts à la Société des Musiciens
- Directeur de l'opéra italien
- Et, bien sûr, compositeur reconnu et apprécié bien au-delà des limites de Vienne.Sa vie était celle d'un homme comblé qui n'avait rien à envier à MOZART.
D'où vient donc cette idée qu'il ait empoisonné MOZART ?
Certains biographes font référence à un récit de NIEMETSCHECK (1766-1849) relatant les derniers jours de MOZART et point de départ d'une rumeur qui grandira.
Un beau jour d'automne, Constance le conduisait en voiture au Prater pour le distraire et le remonter. Ils s'assirent à l'écart et MOZART se mit à parler de la mort ; il disait qu'il composait le Requiem pour lui-même. Des larmes brillaient dans ses yeux en ajoutant : « Je ne sens que trop que je n'en ai plus pour longtemps. On m'a sûrement empoisonné. Je ne peux me défaire de cette idée. »
Ces paroles tombèrent comme un poids terrible sur le coeur de Constance ; elle n'était guère capable de le consoler et de lui montrer l'inanité de ces imaginations mélancoliques. Car elle était convaincue qu'une maladie était imminente.
A remarquer aucune allusion à SALIERI. Par contre, le 14 octobre, une dizaine de jours avant cet épisode, MOZART écrivait à Constance qui séjournait à Baden :
"A 6 heures, j'ai été chercher, avec la voiture, SALIERI et la Cavalieri, et je les ai amenés dans la loge (...). Tu ne peux croire combien tous deux ont été aimables - comme, non seulement ma musique, mais le livret et tout l'ensemble, leur ont plu - ils ont dit tous deux, que c'est là un opéra digne d'être représenté dans les plus grandes festivités devant les plus grands monarques, et qu'ils viendraient sûrement l'entendre souvent, car ils n'ont encore vu plus beau et plus agréable spectacle. Lui, il a écouté et regardé avec pleine attention, et depuis l'ouverture jusqu'au dernier choeur, il n'est pas un morceau qui ne lui ait arraché un « bravo » ou un « bello ». Ils n'en finissaient pas de me remercier de ce plaisir."
L'enthousiasme qui s'exprime à travers cette lettre est si spontané qu'on n'y décèle pas de jalousie, ni d'animosité. Le fait que MOZART ait invité SALIERI laisse apparaître des relations plutôt amicales.
« La Flûte enchantée » connaît un succès sans précédent, l'opéra est donné presque tous les soirs (24 fois en octobre 1791) et devant une salle toujours comble.
Dans le contexte politique du moment, cela ne fait pas que des heureux dans les milieux antimaçonniques et antijacobins. On ne peut ignorer le caractère de polémique engagée que revendique cette oeuvre. Elle cache sous la féérie un oratorio maçonnique, défense et glorification de la Franc Maçonnerie accusée, par ailleurs de complot révolutionnaire.
MOZART est épuisé, surmené et malgré sa santé chancelante, se dépense sans compter. La fatigue accumulée depuis des mois retombe d'un coup en même temps que la maladie progresse dans son organisme.
En quelques jours, MOZART devient de plus en plus atone et faible jusqu'à ce qu'il tombe sur son lit de malade pour ne plus s'en relever. Son médecin habituel, le docteur KLOSSET, diagnostique une affection rénale : enflures aux mains et aux pieds, paralysie partielle. Au bout d'une semaine le docteur demande une consultation au médecin-chef de l'Hôpital général qui estime MOZART perdu. Le 4 décembre, le docteur est appelé tard dans la nuit, il prescrit des compresses pour soulager MOZART tremblant de fièvre et souffrant terriblement de la tête. La soeur de Constance nous relate sobrement la fin : «les compresses secouèrent si fort MOZART qu'il perdit connaisance jusqu'à ce qu'il trépassât, à minuit cinquante-cinq, le 5 décembre 1791. »
Il n'y aura pas grand monde à l'enterrement, on le sait, mais SALIERI y était.
Déjà une semaine après sa mort, le journal « Musikalische Wochenblatt » évoque sa disparition et déjà distille le doute : «MOZART est mort. Il était venu de Prague malade ; on le croyait hydropique. Comme son corps enfla après sa mort, on crut même qu'il avait été empoisonné... »
SÜSSMAYR, depuis longtemps élève de SALIERI puis élève et assistant de MOZART (c'est lui qui achève le Requiem) reprend ses leçons tout de suite après la disparition de MOZART. Lors de la création du « Requiem », le 4 janvier 1793, SALIERI sera présent. Il maintient le contact avec Constance puisqu'il prendra parmi ses élèves, et à titre gracieux, Frans Xaver MOZART, le fils cadet.
Tous les témoignages qu'ont laissé de lui ses contemporains attestent la grande érudition de SALIERI. Grand spécialiste du chant et de la théorie, il eût de nombreux élèves (près de 80). S'il faisait payer ceux issus de la noblesse, les autres étaient reçus gracieusement. Citons parmi les bénéficiaires : F.X. SÜSSMAYR, C. CZERNY, G. MEYERBEER, F.X. MOZART, L.V. BEETHOVEN, F. SCHUBERT, F. LISZT...
Mais il n'était pas homme à s'enfermer dans un cabinet d'études, il ne manquait jamais une occasion d'aller se promener en s'entourant d'amis. Au cours de ces parties en plein air, il inventait de petits airs, des canons à chanter en duos, trios, sur des textes en italien, latin, français ou allemand. Un triste sire se comportait-il ainsi ?
Il fut lui-même le plus objectif des critiques de ses oeuvres. Avec le recul des années, il les passe en revue, admettant leurs faiblesses et reconnaissant leurs qualités. Vers 1805, il fait ses adieux à la vie active de compositeur. Son requiem de 1804 prend l'aspect d'une conclusion résignée et laisse apparaître les premiers symptômes des dépressions qui allaient assombrir ses dernières années. Il garde néanmoins ses activités de Maître de Chapelle de la Cour. Il tenait à ce que le travail de l'orchestre fut exemplaire, veillant au bon état des instruments, choisissant par audition les musiciens et s'occupant d'eux « comme un père » dit le chroniqueur. Son école de chant était célèbre. Il veilla avec attention aux collections de musique conservées à la bibiothèque de la Cour en évitant leur disparition. Il ne considérait pas comme un déshonneur de jouer des rôles secondaires : ainsi lors de la première de la Création de HAYDN, il était au clavecin, ou encore, aux percussions lors de la première audition de la Victoire de Wellington de BEETHOVEN.
Un des premiers, il s'engage en faveur de la diffusion du métronome. Il estimait que la récente invention de MÄLZEL aidait à la juste compréhension des indications de tempo et ainsi d'une meilleure interprétation musicale. Les honneurs ne manquèrent pas : membre de diverses Académies, Chevalier de la Légion d'Honneur,...
En 1816, après 50 ans de bons et loyaux services, les élèves organisèrent une cérémonie à la Cour, où chacun fit au Maître la surprise de chanter un morceau composé spécialement à son intention. Schubert écrit dans son journal intime : « Qu'il doit être beau et encourageant pour un artiste d'être entouré de ses élèves, chacun lui offrant pour son jubilé le meilleur de soi-même... »
Il continua dans les dernières années à travailler modérément tout en appréciant la vie en société. Alors que la renommée de MOZART ne cessait de monter, la sienne avait commencé à décliner. Depuis qu'il ne composait plus, les représentations de ses opéras étaient plus rares. Son oeuvre vieillissait mal tandis que celle de MOZART se révélait invulnérable aux effets du temps et des modes. Cette prise de conscience fut douloureuse. On interrogeait SALIERI sur ses rapports avec lui, on lui demandait son avis sur son oeuvre. Il entendait dire que ses « ennemis italiens » l'auraient empoisonné. Et pourtant, encore en 1822, une critique musicale publie un entretien : « Ensuite nous en vînmes à parler de Haydn et de Mozart. Il parla de leurs oeuvres dans les termes élogieux et admiratifs du sage et avec l'enthousiasme d'un adolescent... ».
Son était général s'étant aggravé, il est transporté - peut-être contre son gré - au grand hôpital. D'après des rumeurs, il aurait tenté de se suicider. Le bruit courrait qu'il s'était accusé du meurtre de MOZART.
En 1824, SCHINDLER écrit dans les cahiers de conversation avec BEETHOVEN : « SALIERI va de nouveau très mal. Il est complètement dérangé. Il n'arrête pas de se dire coupable de la mort de MOZART, qu'il lui a administré du poison ». On ne connaît personne qui ait entendu l'aveu de SALIERI mais tout Vienne en parlait. Il végéta encore un an et demi pour être enfin délivré de ses souffrances, le 7 mai 1825.
Le personnel de la Chapelle impériale, suivi de tous les Maîtres de chapelle et compositeurs de Vienne accompagnèrent le cortège funèbre. Son Requiem composé pour lui-même fut exécuté en l'Eglise italienne par ses élèves et beaucoup d'autres musiciens.
Le nom de SALIERI s'effaça bientôt des mémoires, sinon pour cette légende qui ferait de lui, l'ennemi et l'assassin de MOZART. Pour toujours ?
Sources bibliographiques
- « MOZART » par Wolfgang HILDESHEIM - éd. Lattès
- « SALIERI dans l'ombre de MOZART » par Volkmar BRAUNBEHRENS - éd. Lattès
- « Mais qui a tué MOZART ? » par Francis CARR - éd. Eder