A quel âge devient-on
soprano ?
Une approche non conventionnelle
de la répartition des voix d'enfants.
Les autres années, aussitôt inscrits à l'accueil et installés dans leur dortoir, les enfants étaient dirigés vers le pavillon pour audition qui permettait de les classer dans la section vocale apropriée. Cette année, au lieu de recourir à ces auditions plutôt stressantes pour les enfants, j'ai choisi de les regrouper par catégories d'âge: les 12 ans, les 11 ans et une dizaine de 8-9 ans. J'ai formé trois groupes de 30 enfants, dont 10 de chaque catogorie d'âge. Au lieu de se voir assigner un pupitre pour toute la semaine, chaque groupe allait tenir tour à tour la partie des sopranos 1, des sopranos 2 et des altos. Ainsi, les enfants auraient l'occasion de chanter toutes les parties, car pour moi, il est très important de leur faire l'expérience de la mélodie autant que de l'harmonie.
Par la suite, il fallait trouver un moyen de repérer les bons chanteurs et les chanteurs plus faibles, information que révèlent normalement des auditions individuelles. En l'absence de celles-ci, j'ai donc demandé aux enfants de chanter en choeur une chanson populaire, pendant que mon assistante et moi nous nous promenions parmi-eux, à l'affût des voix présentant des problèmes etdes voix particulièrement solides. Nous avons ensuite comparé nos découvertes et modifié en conséquence la disposition des chanteurs pour les répétitions suivantes.
La philosophie sous-jacente
Du point de vue de l'enseignement du chant,les enfants de cet âge en sont vraiment aux tout premiers stades de leur développement. C'est pourquoi je trouve peu souhaitable de leur coller au départ l'étiquette de soprano ou d'alto. On a vu des enfants rentrer d'une semaine de camp choral et annoncer à leur professeur de musique qu'ils étaient altos, alors qu'il s'agissait peut-être simplement d'enfants à qui on avait confié une partie d'accompagnement à cause de leur oreille particulièrement développée. Le danger, c'est que ces enfants se cantonnent dans une certaine image d'eux-mêmes sur le plan vocal, au point où si on leur dit "tu pourrais aussi chanter ceci", souvent ils n'essaieront pas. Quant aux enfants qu'on catalogue trop tôt comme sopranos, ils risquent d'avoir rarement l'occasion de développer leur oreille ou de relever le défi de tenir une partie en harmonie avec la mélodie.
Par ailleurs, les jeunes de la section alto ont tendance à chanter en voix de poitrine et dans la région où cette voix de poitrine est sur le point de se transformer en voix de tête. Or il s'agit d'un registre particulièrement pénible à tenir, même pour des chanteurs très expérimentés. Si vous vous acharnez à maintenir une jeune voix dans ce registre grave, la santé vocale de l'enfant s'en resssent au bout d'un certain temps, à commencer par une enflure des cordes vocales. Trop longtemps astreint à ce registre, l'enfant perdra sa capacité dedévelopper les sons de la voix de tête.
A l'exception d'un seul, les enfants ont accepté sans discussion cette approche peu habituelle: il est assez rare que les enfants remettent leur professeur en question. En choisissant le répertoire, j'ai essayé de m'en tenir aux morceaux dont la partie d'alto n'était pas extrêmement basse, de façon à ce qu'il n'y ait pas de changement radical lors des permutations. Malgré cela, il nous arrivait de descendre sous la portée, même plus bas que le do, ce qui se situe sans contredit dans le registre grave.
Bien entendu, ces permutations ont compliqué mon travail de directeur: je devais me appeler quel groupe tenait la partie haute et quel groupe la partie basse et m'assurer que mes partitions étaient annotées en conséquence. J'ai divisé mentalement le choeur en deux groupes, a et b. Je devais garder à l'esprit que c'était tantôt l'un, tantôt l'autre, qui tenait la partie haute, et donner le signal au bon groupe. Il est certain que cela complique la direction et pose donc un plus grand défi. Pour ce qui est du produit final, l'auditoire est sans doute meilleur juge. Toutefois, je dirais que la qualité du concert dans son ensemble a peut-être souffert légèrement, du fait que les enfants qui chantaient la voix d'accompagnement manquaient d'expérience dans certains cas.
Produit final vers un développement du chanteur
En donnant aux enfants l'occasion de chanter les deux voix, j'ai suivi avec la chorale du camp la même démarche qu'avec mes chorales scolaires. A mon avis, il est essentiel d'offrir cette expérience aux jeunes chanteurs à l'école. Cette méthode offre une foule d'avantages: elle favorise la santé vocale, un meilleur développement de l'oreille et un élargissement du registre de la voix aux deux extrémités. De plus, comme bon nombre de campeurs de cet été n'avaient jamais vécu une expérience vocale aussi intense auparavant, j'aurais pu les "brûler" plus ou moins en les attelant à une partie unique.
Par contre, ma méthode diffère avec mon autre chorale, le Kings' Country Honour Choir, où je vise carrément le meilleur produit final possible. J'écoute les voix et j'assigne ensuite les enfants à la partie qu'ils vont pouvoir tenir le mieux. Mon approche est donc moins centrée sur l'enfant, car je tiens ici pour acquis que j'ai affaire à des chanteurs plus expérimentés, capables d'assumer ce type de classification. Quand je fais passer des auditions pour ce choeur,je suis en quête de qualités sonores bien précises. Pour ma section alto, par exemple, ,je recherche un son très riche, plein, profond et pénétrant pour bien soutenir l'harmonie. Dans la section intermédiaire, les chanteurs doivent avoir beaucoup d'oreille et posséder des voix qui, en plus de s'harmoniser à merveille, sont assez sonores et pénétrantes pour ressortir de l'ensemble.Pour la partie aiguë, enfin, je recherche un son très libre, des voix très souples. J'ai donc un objectif sonore bien précis en tête quand je sélectionne des choristes pour ce groupe, tandis qu'avec mes chorales scolaires, j'accepte de sacrifier cet idéal pour offrir aux enfants l'expérience la plus riche possible.
Au primaire, si vous manquez de temps et trouvez plus facile de ne pas permettre aux enfants d'essayer les diverses voix, je crois que vous compromettez leur santé vocale et que vous obtenez au bout du compte un produit de qualité inférieure. Privilégier le développement optimal des jeunes chanteurs exige bien sûr un peu plus d'organisation, mais assure aux enfants une expérience beaucoup plus efficace à long terme. Les inconvénients qu'entraîne cette approche pour le professeur et le chef de choeur sont très largement compensés par ses effets positifs sur la santé vocale des jeunes, sur les plans tant physiologique que psychologique. N'est-ce pas ce qui devrait compter avant tout?
Avec l'aimable autorisation de "A L'Ecoute",
périodique de l'Alliance des Chorales du Québec.