Texte pour
« CHANTE WALLONIE »,
de Bernard Lallemand

par Marc Ronvaux

 

1è partie – Avant l’ouverture

 

On entend au piano le thème introductif de « Un gai luron des Flandres ».

 

A             Arrêtez, arrêtez, ce n’est pas ça !

B             Comment, ce n’est pas ça ?

A             Mais non ! Tu ne reconnais pas cet air-là ?
               
Il le chantonne

B             Ca ne me dit rien, non.

A             C’est le canon « Un gai luron des Flandres ».

B             Et alors ?

A             Et alors ? Elle est forte, celle-là ! Que sommes-nous censés entendre ce soir ?

B consulte son programme.

B             Chante Wallonie, fresque sur des chants traditionnels et populaires wallons.

A             Tout juste ! Et tu trouves normal qu’une fresque sur des chants traditionnels et populaires wallons commence par « Un gai luron des Flandres » ?

B             Tu as raison, c’est assez curieux…

B              
perplexe, retourne son programme en tous sens.
               
Tiens, le compositeur est français…

A             Ah, ceci explique cela ! Il n’aura encore rien compris à nos petites affaires…

B            
Lisant le programme avec solennité : Un Français qui vient de Fontenay-aux-Roses, charmante petite cité fleurie proche de Paris.

A            
Inquiet :
               
Fontenay-aux-Roses, ce ne serait pas déjà flamand, ce pays-là ?

B             Tu crois ?

A             Ils n’en savent peut-être encore rien, et puis, paf ! un beau jour ils se réveillent flamands, et le lendemain, ils apprennent que les facilités linguistiques ne sont plus que provisoires !

B             Sais-tu que c’est terrible, ce que tu dis là ? Ce pauvre homme me fait pitié ! Laissons-lui le bénéfice du doute…

A             Quoique…

B             Quoi encore ?

A             Même Français, je me méfie. On en a vu, des Français, par chez nous, et ils n’ont pas toujours été tendres !

B             Tu penses à quelqu’un en particulier ?

A sort un petit livre de sa poche et commence à lire :
A             Baudelaire, 1865
                Le visage obscur, informe, blafard ou vineux, bizarre construction de mâchoires, stupidité menaçante. La démarche folle et lourde. Ils marchent en regardant derrière eux, et se cognent sans cesse.

B             De qui parle-t-il ?

A             De toi, imbécile !

B             De moi ? Mais je ne le connais pas, ce Baudelaire !

A             Tiens, lis toi-même !

B feuillette le livre et en lit des extraits, tandis que

A renforce en les mimant les traits du portrait qui est fait de lui.

B             Type général de physionomie, analogue à celui du mouton et du bélier. Le sourire, impossible, à cause de la récalcitrance des muscles et de la structure des dents et des mâchoires. Le teint, en général blafard, quelquefois vineux. Les cheveux jaunes. Les jambes, les gorges, énormes, pleines de suif. Les pieds, horreur ! En général une précocité d’embonpoint monstrueux, un gonflement marécageux, conséquence de l’humidité de l’atmosphère et de la goinfrerie des femmes. Il est difficile d’assigner une place au Belge dans l’échelle des êtres. Cependant, on peut affirmer qu’il doit être classé entre le singe et le mollusque. Il y a de la place.

A             Le Belge, le Belge, mais le Wallon ?

B cherche et trouve un peu plus loin :

B             Le Wallon est un fruit sec, indiscret, indocile, la caricature du Français, souvent bancal d’ailleurs, pied bot et bossu.

A             Ca ne vaut guère mieux. Rien d’autre ?

B             Tiens, si ! Le Namurois :
                Plus de politesse, gaieté, drôlerie, goguenardise, bienveillance…

A             C’est déjà mieux. Il voyait clair, parfois, le poète !

B             Dis donc, tu ne serais pas un  peu Namurois, toi, par hasard ?

A             Si, pourquoi ? Allons, ne prête pas attention aux méchancetés de cette épave de Baudelaire. Oublie Baudelaire ! Ton Français est sans doute comme tous ces poètes qui ont aimé notre pays wallon, comme Georges Sand ou Gérard de Nerval, comme Verlaine, Rimbaud, Apollinaire et même Victor Hugo….

B             Georges Sand ?

A             «Ce beau pays, disait-elle, tranche avec les paysages anguleux et fermés des Ardennes françaises ! Ce pays est le pays ouvert par excellence. Il a un aspect de franchise et de sérénité.»

B             Gérard de Nerval ?

A             « C’est une chose qui frappe vivement le voyageur, qu’à sept ou huit lieues de la frontière prussienne, on rencontre toute une province où le français se parle beaucoup mieux que dans la plupart des nôtres… »

A             Paul Verlaine, dont la famille était ardennaise, et qui venait souvent en vacances chez ses tantes, à Jéhonville et Paliseul.

B             Il mangeait à Bouillon des « truites cléricales », qu'il appelait ainsi parce qu'il les mangeait avec le curé…

A             « Bouillon, disait-il, d'un vert de toutes nuances, Bouillon en entonnoir, avec un horizon comme céleste de sapins, de chênes, de hêtres, de frênes… »

B             Même ses dix-huit mois passés à la prison de Mons ne l’ont pas brouillé avec le pays wallon :

A             « J’ai naguère habité le meilleur des châteaux,
                Dans le plus fin pays d’eau vive et de coteaux.
                O lieu presque aussitôt regretté que quitté,
                Château, château magique où mon âme s’est faite »…

B             A ces cadres champêtres, Rimbaud préférait les cabarets de Charleroi, et spécialement la Maison Verte, où, où…

A             (égrillard)
« où une fille aux tétons énormes, aux yeux vifs, rieuse, lui servait du jambon tiède dans un plat coloré…»

B             Apollinaire aussi, plus modestement amoureux d'une jeune Marie de Stavelot, à qui il écrivait des mots d'amour en wallon…

A             « Mareye, mi crapaute… »

B             Et le grand Hugo, il est donc venu chez nous aussi,?

A             Vingt fois, au moins. « J’aime la Belgique, disait-il, elle a pour moi cette beauté suprême, la liberté ! »

B             La liberté ?

A             Pendant des siècles, les Français n’ont franchi la frontière que pour échapper à la censure, à la prison parfois. Tiens, Alexandre Dumas, aussi. Fais le douanier, je fais Dumas.

B             Comment ?

A             Fais le douanier !

B            
(autoritaire et pète-sec)
Rien à déclarer ?

A             Je déclare que Victor Hugo est le plus grand poète de tous les temps, que je suis son ami et que je ne rentrerai en France qu’avec la liberté dans mes bagages !

B             Ah, ils savent parler, ces Français ! Et il aimait les Wallons, l’auteur des Trois Mousquetaires ?

A             Les Liégeois surtout. « Mes amis, écrivait-il pour annoncer sa venue, je serai heureux de me trouver à Liège, ce petit coin de France perdu en Belgique ».

B             Il avait tout compris !

A             Et il n’était pas rancunier : il y était venu dans sa jeunesse, et dans l’auberge où il était descendu, une maison réputée, on ne lui avait même pas trouvé deux œufs à manger. Mais il a reconnu que c’était un peu de sa faute : on l’avait pris pour un flamand…

B             Évidemment, dans ce cas…

A             Aussi, quand il est revenu à Liège vingt-sept ans plus tard, assez célèbre pour qu’on ne le prenne plus pour un Flamand, a-t-il reçu deux œufs à la coque avec ce billet joliment troussé.

A donne à B un billet que celui-ci- déplie et lit :

B             Monsieur Dumas, je suis une poulette,
                Vive, fringante, à peine âgée de deux ans.
Je ponds beaucoup, étant très peu coquette.
Vous avez dit que pour une omelette
               Courant jadis chez nos meilleurs traitants
                De deux œufs ne pûtes faire emplette ;
                Je veux venger l’honneur de mes aïeux
                Et je vous dis, poule patriotique,
                Venez à Liège, on vous fera des œufs !

A             Wallon, Wallonie… Ce n’est pas ici qu’on a inventé ces mots.

B             Walha, pour les anciens allemands, c’était l’étranger, celui qui venait d’ailleurs, le roman. Le Welsschland, c’était l’Italie, la France. La Welsche Schweiz, c’était la Suisse romande. En Angleterre, au Moyen-Age, Wallonia, c’est le Pays de Galles, les Wales. Le mot wallon n’existe que par opposition au germain.

A             Comment les habitants de ce pays se nommaient-ils eux-mêmes, eux qui s’ignoraient Wallons ?

B             Ils étaient romains, romans. Notre Luxembourg, c’était « le roman pays de Luxembourg ». La Gaume s’appela de tout temps « la romance terre » et le sud du Brabant le « roman pays ». C’est de ces marches extrêmes de la romanité que s’est construit ce qui devait devenir la France. Qui est Clovis, sinon un petit roi franc de Tournai qui a réussi seul la conquête de la Gaule, contre toute logique ? Qui sont les Carolingiens sinon une dynastie établie entre Meuse et Moselle ? Charlemagne eut son premier palais à Herstal et chassait aussi dans les forêts d’Ardenne : Paliseul, c’est son « palatiolum », son « petit palais ».

A             Ce roman pays aussi français que les autres, plus peut-être, c’est le traité de Verdun, en 843, qui va en faire une terre d’Empire. Si Charles le Chauve n’avait pas eu trois fils, les choses en seraient aujourd’hui autrement.

B             Qui est qui ? Un chat n’y retrouverait pas ses jeunes !

A             Liège est principauté germanique, éparpillement de bonnes villes et villages semés bien avant dans la Bourgogne. Tournai est cité des rois de France ; Jeanne d’Arc écrit avec affection aux « gentils et loyaux Français de la ville de Tournay » pour les convier au sacre du gentil Roy Charles à Reims…

B             Champ de bataille ou champ de foire, la Wallonie s’est forgé un caractère indépendant, chaleureux. C’est une terre de légendes, une terre où l’exubérance éclate dans le tintement des grelots des Gilles de Binche, dans les réparties de Tchantchès et Nanesse, dans le cliquetis d’échasses des Mélans et des Avresses, dans les chocs du combat du lumeçon, dans le pas lourd de Goliath à la ducasse d’Ath… C’est là que le gai luron de Fontenay-aux-Roses a trouvé les thèmes de « Chante Wallonie »…

B             Il y avait à Namur, il y a très longtemps, deux petits bossus. Le premier s’endormit un soir à l’orée de la forêt, épuisé par une longue marche. Vers minuit, il fut réveillé par un spectacle étonnant : de petits hommes dansaient en rond dans la prairie en chantant :

A            
(Chantant)
Lundi, mardi, mercredi… 

B             C’étaient les nutons, ces petits vieillards malicieux, bienveillants mais susceptibles, au teint basané, aux yeux noirs et vifs, qui jadis sortaient des grottes pour jouer des tours aux humains… Ils virent le bossu, le forcèrent à chanter et danser avec eux. Il avait heureusement une jolie voix, un peu d’imagination, et il osa chanter :

A            
(d'une voix harmonieuse)
Lundi, mardi, mercredi… 

B             Les nutons furent enchantés de cette invention, et pour récompenser le bossu, ils lui promirent d’exaucer un vœu :

A             Oh, si vous pouviez m’ôter la bosse, dit le bossu, vous feriez de moi le plus heureux des hommes !

B             Aussitôt dit, aussitôt fait : la bosse disparut, et l’ancien bossu rentra chez lui en pleurant de joie. En chemin, il rencontra l’autre bossu et lui raconta son aventure. La nuit suivante, sur le coup de minuit, celui-ci courut à l’orée de la forêt, vit les nutons, et sans hésiter, se lança dans leur ronde en chantant à tue tête :

A            
(d'une voix criarde et discordante)
Lundi, mardi, mercredi… 

B             Mais il chantait si mal, il écorcha tant les oreilles des petits hommes, que ceux-ci se fâchèrent et résolurent de le punir : ils lui donnèrent la bosse qu’ils avaient enlevée à son collègue ! Le bossu se retrouva donc avec deux bosses, une derrière et une devant…

A            
(au chœur, comme un nuton menaçant)
Chantez bien, messieurs, jouez bien, mesdames, ou je ne réponds plus de votre dos…

 

 

 

1er mouvement : Wallonie, terre de bataille

 

On entend au piano le thème martial de "Pour entrer au service du roi".

A             La guerre, c’est quand on force la terre à manger la chair des hommes alors qu’elle n’a soif que de leur sueur. La chair des hommes, la terre wallonne en a mangé, pendant des siècles et des siècles, jusqu’à la satiété, jusqu’au dégoût.

B             Chair des Nerviens percée du glaive romain,

A             Chair dardée par les Normands remontant Meuse et Escaut,

B             Chair estocadée par les baronnets de la guerre de la vache,

A             Chair embrochée par les tercios du duc d’Albe,

B             Chair emportée par les boulets de Louis XIV, trouée par les salves du duc de Malborough.

A             Chair tranchée au sabre des armées de Napoléon,

B             Chair massacrée par les barbares teutons, car la Wallonie eut de tous temps le redoutable honneur d’être le boulevard de la civilisation latine où vint déferler la vague germanique.

A             Carrefour des guerres de religions aussi, qui virent émigrer de nombreux wallons.

B             Ainsi Pierre Minuit, originaire d’Ohain, qui acheta en 1626 aux indiens Manhattes certaine île qui allait devenir Manhattan, et dont il fut le premier gouverneur…

A             Et pourtant, malgré cela, à cause de cela peut-être, la Wallonie a toujours été une terre de guerriers. Témoins le régiment d'infanterie wallonne de Charles-Quint, ou celui des gardes wallonnes, créé pendant la guerre de succession d'Espagne, recruté en Hainaut, à Namur, à Liège, et qui a participé à tous les combats de l'armée espagnole en Europe et aux Amériques, jusqu'à sa dissolution en 1822.

B             (avec l'accent anglais)

« Les troupes vallonnes levées dans les pays où le commerce est moins en vigueur, & dont le territoire touchant à la France a été souvent le théâtre de la guerre, furent renommés pour leur esprit martial, & composèrent la fleur des armées de Philippe et de ses descendants. » Shaw, Essai sur les Pays-Bas autrichiens, Londres, 1788

A             Et pendant des siècles, on entendit sonner les trompettes, on vit briller l’éclat des armes, on admira les hommes qui s’en allaient joyeux à la bataille.

B             Et pendant des siècles aussi, ce fut aussi le triste cortège des calamités, la procession de ceux qui s’en revenaient sanglants et éclopés, s’ils revenaient…

 

                Le piano se tait.

A             (emphatique, à chacune de ses prochaines citations)

« La guerre est une condition du progrès, le coup de fouet qui empêche une nation de s’endormir en forçant la médiocrité satisfaite à sortir de son apathie. »

Ernest Renan.

B             « Furent noyez en grand nombre de pauvrez gens qui avoient esté trouvez es maisons cachez. Oultre fut délibéré de faire brusler ladite cité de Franchimont. C’estoit chose espouventable d’ouyr la nuyt le bruit qur faisaoient les maisons qui tomboient. L’armée estoit en deux bandes pour plus tost destruyre le pais, fit bruler toutes les maisons et rompre tous les moulins à fer. Je y veiz chauses incréables de froit. Je y veiz une femme morte et son enfant dont elle estoit accouchée de nouveau. »

Philippe de Commynes, relatant le passage de Charles le Hardi à Franchimont vers 1490.

A             « Observez, je vous prie, que le métier de la guerre ne tend nullement à rabaisser, à rendre féroce ou dur celui qui l’exerce. Au contraire, elle tend à le perfectionner. »

Joseph de Maistre.

B             « L’on doit faire bien grande diligence pour découvrir qui sont les suspects et en quel lieu ; et les premiers que l’on pourra au vrai trouver, soient hommes ou femmes, pendre et étrangler tout incontinent et faire ruiner et jeter par terre leurs maisons, pour par cette démonstration chaude leur imprimer tant plus de terreur et les rendre sages ».

Instructions du duc d’Albe à ses troupes, 1560.

A             « La valeur éducative de la guerre n’a jamais fait de doute pour quiconque est capable d’un peu d’observation réfléchie. Une génération qui a su se battre lègue à ses héritiers les magnifiques vertus d’intelligence que développe l’habitude de l’énergie périlleuse et ordonnée de la mort regardée en face. Oui ! La guerre est vraiment régénératrice ! »

Paul Bourget.

B             21 août 1914. Les troupes allemandes incendient, pillent et assassinent à Andenne et Tamines, sans autre motif que la rage d'être ralenties dans leur avance. Deux jours plus tard, à Dinant, 674 civils sont massacrés, parmi lesquels une petite fille de trois semaines. Suivent Ethe, Rossignol, d'autres villages. On n'avait plus vu telle furie depuis le passage de la soldatesque révolutionnaire de Dumouriez, fin 1792.

A             D’un côté les hommes qui se lèvent gaillardement à l'appel du clairon, de Tournai à Liège…

B             (chanté)

Tra la la, on peut c'mincher, les Tournaisiens sont là… Valeureux Liégeois, marchez à ma voix, volez à la victoire…

A             Et encore… Quelle détresse ces chants martiaux ne devaient-ils pas masquer ?. Combien de départs ne furent-ils pas plutôt empreints de cette nostalgie des adieux au pays, que suggère Maurice des Ombiaux ?

B             « J’allais quitter le pays ! Mai, encore une fois, je voulais communier avec ses vallées de rivières et de ruisselets gracieux glissant entre les collines boisées comme des orvets dans la verdure, ruisselets clairs, pimpants et guillerets et chantant au ciel bleu la fraîcheur de leurs eaux brillantes courant sur le brun cailloutis. Je voulais les suivre en longeant les champs frangés de saulaies, faisant écumer les aubes couvertes de mousse d’un vieux moulin au toit d’ardoises, clapotant au pied des rochers gris…»

A             Et puis, après des années, le soldat parfois s'en revient de guerre, un pied chaussé, l'autre non. Après tant de pays parcourus après avoir traîné flamberge et mousqueton dans toutes les boues, dans toutes les poussières, il rentre chez lui et se jure de ne jamais repartir. C'est ce que chante le Tournaisien, celui-là même sans doute qui tout à l'heure voulait qu'on l'attende pour commencer la fête :

B             (Chanté)

Ch'est fini, j'demeure au pays,

          Et je n'veux pas d'autre partage

          Que d'la bonne bière et des amis.

A             Et que voudraient d'autre celui qui aime son pays de Charleroi, ou le jeune marié du Bia Bouquet namurois ? Le plaisir du Wallon n'est pas seulement fait de bonne joie. Il vient aussi de la contemplation des choses, de l'harmonie retrouvée des heures qui coulent, des lumières qui s'animent et s'éteignent…

 

 

2è mouvement : Wallonie en peine

 

A             Allez savoir ce que pense un Wallon ! Lui-même le sait-il ? Quelle part de désespérance y a-t-il dans ces fêtes qu’il aime tant, quelle part de jubilation dans ses mélancolies ? Nulle part, les grandes gueules n’ont autant de pudeur, nulle part le rire n’est si proche des larmes.

B             « Frondeur et narquois, les vrais Wallons gardent le secret de leurs sentiments les plus intimes. J’y vois signe d’orgueil, de besoin, quelquefois, de briser un sanglot en un éclat de rire. De la jeune fille pour qui on meurt d’amour, on dit, en wallon : (dji l’veû voltî) « je la vois volontiers ». Réserve farouche, orgueilleuse timidité : signe de race… » (Jules Destrée)

A             Le pays wallon invite au rêve, à la nostalgie. La campagne unie de Hesbaye, la monotonie ondulante des blés, les rangées de betteraves à perte de vue laissent l’homme seul sous la course grise des nuages.

Le Wallon ne se s’est jamais guère préoccupé de ce qui vécut avant lui ni de ce qui viendrait après. Son pays a gardé peu de témoins des temps anciens, mais les vieux châteaux de pierre grise, les ruines des cloîtres abandonnés ont parfois les allures d’un cimetière où planerait l’âme d’un monde oublié. Même les rochers sévères des vallées évoquent le drame, suggèrent le malheur ; ils sont chargés de légendes où les femmes se précipitent dans le vide du haut des donjons, d’histoires de vengeances mortelles.

Souvent, les poètes ont été pris par le drame muet de certains paysages. Ainsi Apollinaire :

B        La vie s’y tord

En arbres forts
t tors
La vie y mord
La mort
A belle dents
Quand bruit le vent

A             Trop peu de soleil pour éclairer la verdeur des prés, pour exalter l’or des blés, pour transformer au crépuscule les noirs terrils en montagnes de feu. Ah ! ces automnes si tôt venus, les crachins d’octobre, les chagrins de novembre…

B             Est-ce la lumière trop maigre qui donne si souvent aux chants de Wallonie leur ton triste ? Les « leyiz-me plorer », les lamentations pour ce bel ami qu’on pendra au point du jour, les amours contrariées qui ne trouveront quelque consolation que dans le bonheur sans vague de la vie de famille…

A             Sa maigre richesse, la Wallonie, l’a chèrement payée par la vie et la misère des hommes. Par les marques laissées au paysage comme à une vieille peau. Par cette grande cicatrice qui la traverse d’ouest en est, la boursouflure des terrils, la noire poussière qui fut longtemps omniprésente

B             « Cette ville, dont le pavé, les toits et les maisons sont perpétuellement noirâtres, est remplie de bossus, de rachitiques, de poitrinaires et d’hypocondriaques. » Liège, 1828, récit d’un voyageur.

A             « La plupart des ouvriers sont maigres et pâles de fièvre ; ils ont l’air fatigués, épuisés ; ils sont tannés et vieillis avant l’âge ; leurs femmes sont, elles aussi, blêmes et fanées. Autour du charbonnage, de misérables cahutes de mineurs et quelques arbres morts, noircis par la fumée, des haies de ronce, des tas de saletés et de cendres. » Van Gogh, Wasmes, avril 1879.

B             « Les roues, les scies, les chaudières, les laminoirs, les cylindres, les balanciers, tous ces monstres de cuivre, de tôle et d’airain que nous nommons machines et que la vapeur fait vivre d’une vie effrayante et terrible, mugissent, sifflent, grincent, râlent, reniflent, aboient, glapissent, déchirent le bronze, tordent le fer, mâchent le granit, et, par moments, au milieu des ouvriers noirs et enfumés qui les harcèlent, hurlent avec douleur dans l’atmosphère ardente de l’usine, comme des hydres et des dragons tourmentés par des démons dans un enfer. »

                Victor Hugo.

B             Ces hommes blêmes et fatigués, ils étaient pourtant de cette race de géants qui fouillaient les entrailles de la terre. Qui y mouraient souvent.

A             « Tutti cadaveri ! ».

B             Ce fut  le seul commentaire des sauveteurs arrivés à l'étage 1035, deux semaines après l'incendie de la mine du Bois du Casier, le 8 août 1956. 262 morts, seuls 13 ouvriers échappèrent aux flammes.

C’est dans de tels malheurs que certains ont osé citer Dieu à comparaître au tribunal du peuple :

A             « Les bribeûs, les plôkis, les mèzalés,

Les nékieus, les stropyîs, lès lèds,

Ils seront tous là, les mendiants

Qui ont mangé moins de pain que de malchance

Ceux qu’on a appelés les Gueux

Parce qu’ils n’ont qu’air dans le ventre,

Tous les malades, les infirmes,

Ceux qui furent riches de déveine

Et ont tellement plié l’échine

Qu’on croit toujours les voir se casser…

Les miséreux, les estropiés, les laids

Qui ont dû crever avant de crever

Ils seront là, blêmes de colère, ils vous raconteront leur histoire. Que leur direz-vous ? »

Frans de Wandelaer,

 

(thème musical de « leyiz-me plorer » au piano)

A             En ce temps-là, les femmes descendaient encore dans la mine. Barbe était l’une d’elle, jeune fille, dont les joues pâles et les blonds cheveux étaient toujours noircis de poussière de charbon.

Un jour, au bout d’une galerie, elle vit surgir un homme noir. Ses yeux rouges luisaient comme des braises, on aurait dit de petites étoiles. Terrorisée, Barbe voulut s’enfuir, mais elle resta clouée sur place, comme dans un mauvais rêve, et aussitôt s’affaissa, évanouie.

Quand elle revint à elle, l’homme noir était toujours là, mais il lui parlait si doucement que sa frayeur avait disparu. Il disait :

B             Je suis le Grisou, le gaz meurtrier…

A             Barbe connaissait le Grisou. Elle s’apprêtait donc à mourir. Elle n’imaginait pas que cela se passait ainsi. Mais le Grisou continuait :

B             - Mon nom est Crônin, je suis le prince de la nuit. Barbe, je te demande pardon si je t’ai fait peur…

A             - Vous connaissez donc mon nom ?

B             - Je vous connais toutes, mais je n’aime que toi. Pour vivre à tes côtés, je te jure de ne plus semer la souffrance et la port. Jamais plus je n’exploserai dans la mine, je ne brûlerai plus personne. Et toi, Barbe, tu seras l’ange gardien des mineurs.

A             Après un long silence, Barbe demanda à réfléchir, car elle était déjà fiancée. Deux semaines plus tard, elle se décida cependant. Crônin prit l’apparence d’un beau jeune homme et vécut avec elle. Les gens du coron ne dirent rien, mais ils étaient intrigués.

Leur bonheur dura peu, car Doris, l’esprit de l’eau, aimait Crônin d’un fol amour. Elle alla trouver le jeune homme que Barbe avait délaissé et tous deux firent courir le bruit que Barbe avait commerce avec le diable, que le malheur bientôt fondrait sur eux. Ils montèrent si bien la tête des gens que la colère gronda. La foule courut faire un sort à Barbe. En vain Crônin essaya-t-il de la défendre : elle expira dans ses bras, le sourire aux lèvres.

Crônin le Grisou plongea alors dans la fosse de la mine et y alluma une flamme gigantesque. Tout brûla, tous ceux qui s’y trouvaient périrent. Doris disparut, ne laissant qu’une flaque d’eau au dernier endroit où on l’avait vue.

Voilà les histoires qu’on raconte dans ce pays-là.

 

 

3è mouvement : Wallonie en liesse

 

A             Wallonie en guerre, Wallonie en peine, il y aurait là de quoi susciter une culture du malheur, dix fois plutôt qu’une. Pourquoi donc alors la Wallonie n’a-t-elle pas l’âme nostalgique des pays blessés ? Pourquoi sa musique populaire s’exprime-t-elle dans la joyeuse compagnie des fanfares ou dans les mirlitons des quarante Molons, plutôt que dans la détresse et l’inquiétude d’un violon solitaire ?

B             C’est que la philosophie wallonne se résume en un proverbe :

« Vaut mieu rir’ què d’brair’
El grimace è pu belle »

A             Mieux vaut rire que pleurer, la grimace est plus belle…

Et notre voyageur français de Fontenay-aux-Roses est tout heureux de retrouver une Wallonie plus conforme à l’idée qu’il s’en faisait en entreprenant son périple, des Wallons que leur nature profonde porte à la joie de vivre et la truculence, qui s’attablent volontiers avec des amis devant de copieux godets de bière blonde ou brune, remplissent l’estaminet de sonores éclats de rire…

B             Maurice des Ombiaux fut le chantre de cet épicurisme. L’âme wallonne n’est-elle d’ailleurs pas tout entière dans sa prière à saint Dodon ?

A             « Bon saint Dodon, je me confesse à toi. Je suis un homme un peu fantasque, un mélange assez drôle de sentiment et de sensualité. De prompts mouvements d’humeur. Je n’ambitionne aucun pouvoir. J’ai toujours trouvé assez de place entre ses bornes pour évoluer à mon aise. J’ai bien quelquefois quelque gloriole, mais elle ne dure guère et ne m’absorbe jamais. Je suis d’une déplorable inconstance. la moindre jouissance me fait oublier tous mes buts.

Je veux aimer les hommes, les arbres, les plantes, les fleurs, la terre généreuse, les fleuves, les rivières et les petits ruisseaux, les pierres et le bêtes, tout ce qu’un sang rapide fait palpiter et tout ce qui vit d’une vie cachée, obscure. Je veux frémir des moindres choses qui frémissent. »

B             Et la prière dut être douce aux oreilles de saint Dodon, un bienheureux que les Acta sanctorum se sont bien gardés de mentionner. C’est que le peuple wallon a gardé sa mythologie, et c’est toujours ses bons vieux saints qu’elle vénère, ceux qui ne tentent guère les hagiographes émasculés, aux histoires sans saveur, couleur ni vérité…

A             Comme chacun sait, Jésus et saint Pierre ont beaucoup voyagé jadis dans le Namurois. Nameûr-li-glotte, Namur la gloutonne, la ville gourmande croulait sous les avisances et se noyait dans le pèkèt bien avant les fêtes de Wallonie. L’apôtre Pierre passait pour le plus gourmand des hommes, insatiable banqueteur, et il devait donc être merveilleusement à son aise dans une région où la religion n’empêchait pas les vitrines de déborder déjà des victuailles les plus appétissantes, un pays où, comme on dit, on n’si laît rin manquè, où i gna on bon Diè po les sôlèyes, et où s’arrêter dans tous les cafés se dit fè lès tcahpèles

B             Sur la chaussée de Marche, à ce qu’on raconte, Jésus avait envoyé Pierre chercher de quoi dîner, et le bon saint avait acheté dans un village une poule aux oignons. Chemin faisant, il n’avait pu résister à la tentation d’en goûter une patte. Jésus s’en étonna :

A             - Tiens, c’est à tort que les hommes ont rangé la poule dans la classe des bipèdes : ce volatile n’a qu’une patte…

B             - Oui, Seigneur, cela m’a aussi frappé, mais on m’a dit que dans cette région, les poules naissaient de la sorte !

A             Jésus ne dit rien, mangea l’animal, au demeurant délicieux. Plus loin sur la route, traversant un village, les voyageurs virent des poules bien vivantes, se reposant sur une patte, comme c’est l’usage chez les gallinacés. Pierre fut tout heureux de trouver une confirmation à son inventions :

B             - Tenez, Seigneur, voyez ce que je vous disais : les poules de ce pays sont unijambistes !

Jésus sourit et poussa soudain un cri : les poules s’égaillèrent avec des gloussements.

A             - Que dis-tu de cela, Pierre ?

B             - Miracle, Seigneur, miracle ! Et que n’avez-vous fait le même prodige avec la poule de tout à l’heure ? Nous aurions mieux dîné encore…

A             On comprend qu’en compagnie d’un tel gourmand, Jésus préféra quitter bientôt ce pays de perpétuelle tentation…

B             Mais où placer le Wallon sur l’échelle du plaisir ? Hédoniste, bon vivant, jouisseur ? Les opinions varient quant à cet art de vivre.

A             Marguerite de Valois, la fameuse reine Margot, se scandalise de l’accueil qui lui est fait à Dinant, un jour d’élection.

B             « Tout y estoit ce jour-là en desbauche, tout le monde yvre ; point de magistrats : bref, un vrai chaos de confusion. Enfin ayant assez crié par les fenestres les bourguemaistres viennent parler à moi, si saouls qu’ils ne savoient ce qu’ils disoient.. »

A             S’il fallait décerner une palme à la ville la plus sobre, la plus ascétique, Liège, sans doute, l’emporterait…

B             « Les plaisirs de Liège consistent beaucoup à boire. On y a du bon vin et de la bière encore meilleure ; l’un et l’autre n’étant pas bien chers, les Liégeois s’en donnent à cœur joye. Comme ils ont d’ailleurs la tête fort chaude et qu’ils sont de grands parleurs, railleurs et médisans, il arrive que leurs festins finissent comme les comédies italiennes. »

Charles-Louis, baron de Pöllnitz, juin 1732.

A             « L’humeur des femmes et des filles liégeoises est chaud, attirant et fort amoureux; la cause de cette impudence vient de la liberté incroiable qui leur est donnée par leurs parents ou marys ; et d’ailleurs de ce qu’elles boivent le vin et n’ennyvrent comme feroient les hommes, au moien de quoy l’on a bon marché souvent de leur peau »

Philippe de Hurges, bourgeois d’Arras en voyage, 1615.

B             On aime donc la fête, on la fait sans arrière-pensée, sans mystique têtue. Les musiques n’ont pas d’allures hautaines, d’accents nationalistes. Les fêtes wallonnes ignorent les processions orgueilleuses sous les beffrois et les tours crénelées, les défilés martiaux avec drapeaux et culottes courtes.

A             A Ath, c’est le bon géant Gouyasse, sur le pont du moulin, qui montre son cul à la belle madame Empain.

A la ducasse de Mons, saint Georges et les Chinchins ne s’attaquent qu’au dragon, le dimanche de la Trinité. Quand l’Entre-Sambre-et-Meuse met en marche ses mamelouks et ses grenadiers, le crépitement de la poudre a le panache joyeux d’un éclat de rire. On marche au pas avec une lourdeur débonnaire. Le cwarmè de Malmédy n’est qu’une sarabande taquine, et un voyageur italien a appelé Binche « La Mecque de la joie » pour le sabbat trépignant de ses gilles. L’âme de la Wallonie est dans ces jeux qui ne cherchent querelle à personne

B             « Dji so walon, dji so binaûje di l’esse

                Dji tchante volti les vis-airs do payîs »

                Tendresse poétique et timide, rêve et désinvolture.

A             Voici mon vert pays dont chaque pré ondule

Le blé dans le soleil, la houille en crépuscule

Voici mon vert pays de bavards et bavardes

Qui patoisent gaiement, entonnent et brocardent

Mon pays de ducasse aux dix mille châteaux…

                Raymond Quinot.

 

 

Marc Ronvaux,
mai 2002