« Viens t'en » n° 12 - avril 1966
Musique
: beau silence
par Franz Castin
...
pendant que jouait la musique, ils me faisaient penser à des nuages,
ces grands morceaux de silence capables de révoltes, de rages, de destructions,
aussi de secours, de construction et de charité, qui s'arrêtent
un moment
parfois pour écouter et repartent quand on les observe.
Félix LECLERC.
Toute création - et l'interprétation chorale en est une - suppose un certain recueillement, une paix intime, une possibilité d'abstraction au-dessus des tapageuses réalités de l'heure.
Aux rythmes des nécessités quotidiennes, nous avons tous la tête farcie de mille fracas, de mille préoccupations plus ou moins lancinantes. Les bruits qui se mesurent en décibels : bruits de ta rue, bruits de vaisselle, tapages nocturnes, ne sont pas les plus pernicieux, encore que peu favorables à l'exercice d'une musique.
La menace de loin la plus redoutable et la plus précise provient des remous intérieurs qui nous travaillent et nous laissent haletants, sans défense. Dans le feu des soucis et des petits événements qui nourrissent l'Actualité, notre cur est devenu étranger au recueillement, à la paix intérieure. Le silence d'une vallée ou la quiétude monacale font mal aux agités du XXème siècle. Ceux-ci ne peuvent vivre qu'un tissu de moments qui en définitive ne sont que des bruitages, du bruitisme, des ferraillements de mots, des cliquetis de misérables oppositions.
* * *
Nous connaissons tous, au cours de nos Concerts et répétitions ces instants de grâce - si courts hélas - où toute une communauté, retenant son souffle, écoute sa musique, guette ses inflexions de voix, se nourrit de ses silences... Ces moments-là - les seuls réels, les seuls, qui présentent une intensité, une dimension musicales, présupposent, bien entendu, que chacun se mette en condition d'entrer en « état de grâce ». Il faut, dans ce but que chacun secoue de son esprit ses petites préoccupations, ses soucis, ses agitations. L'heure de la paix, de la réconciliation est venue - ou plutôt viendra, si nous la voulons -. C'est l'heure, la part que chaque jour nous devons réserver aux choses de l'esprit, suivant le mot de César Franck, l'instant de regarder en nous dans l'amour même du chant communautaire. C'est la veillée, la phase déclinante de nos feux de camps qui mène vers la sérénité de la nuit.
Dans cette communion des âmes, tout choc extérieur, toute brusquerie, tout bruit futile, toute parole inutile font mal dans la mesure où ils arrachent notre cur de l'essentiel qu'il allait pressentir, de la Musique qui allait enfin lui être révélée.
Si nous voulons que notre existence devienne autre chose qu'une suite ininterrompue mais chaotique de « bruits » dépourvus de signification, mais lourds d'énervements et de déséquilibres, il est indispensable de nous réserver quelques oasis de silence et de réflexion. Pourquoi ces heures claires ne seraient-elles pas celles de nos « moments musicaux » ?
Ces silences du cur me paraissent être la condition première d'une entrée de plain-pied dans l'Art sonore.
La grâce ne visite que ceux qui y aspirent et l'Esprit souffle où il peut.
Franz CASTIN.
La Campanella.
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