« Viens t'en » n° 15 - novembre 1967


"Vous avez chanté la paix,
infiniment conscients de ce que vous faites.
Je vous en dis mon admiration et ma reconnaissance".

Marcel HICTER,
Directeur général du Service Jeunesse et Loisirs.


Pour bien traduire ici tout ce que nous avons ressenti tout au long des neuf jours d'Europa Cantat, il nous faudrait recréer sans doute, l'atmosphère extraordinaire et pourtant intime du grand auditorium où matin et soir nous avons vu et entendu chanter à l'unisson le choeur de l'Europe. Et quittant cette salle vibrante, nous laissant conduire par le flot coloré des choristes, nous devrions repeupler les ateliers, les amphithéâtres, les églises, garnir la table des repas, ouvrir les dortoirs et planter à nouveau le décor d'une ville qui sous un soleil généreux avait su ajouter à la beauté de ses pierres et de ses verdures la réalité et les gestes de l'accueil.

Nous avons aimé cette communauté fraternelle qui vit de joies simples résultant de longues et patientes disciplines, qui efface les différences de races et de langues tout en empruntant les rythmes et les mots au gré des compositeurs, qui complète et affine les sexes dans une société mixte équilibrée.


L'offre d'un programme musical large et diversifié, mobilisant des moyens très importants tels que solistes, orchestres et instruments, amenait le choriste en position éclectique dans un domaine musical souvent inaccessible. Par une participation nombreuse et géographiquement très étendue, les horizons se sont ouverts au-delà des limites de la vie régionale et nationale. Par une bonne organisation, la vie communautaire et les contacts individuels ont été facilités tout en assurant le rayonnement de l'événement à tous les cercles officiels de Belgique.


Tout cela s'est inscrit en lettres d'or - peut-être en notes d'or - dans la liste des manifestations culturelles de qualité offertes par notre pays à l'Europe. Par le haut et large patronage de son comité d'honneur, par l'aide substantielle des services culturels de l'Etat, de la Province et de la ville de Namur, mais aussi par la présence de plusieurs de ses hauts fonctionnaires, la Belgique a donné la mesure de sa générosité et de son appétit culturel.


Y a-t-il un message Europa Cantat ? Oui, sans aucun doute pour qui a eu le privilège de vivre de bout en bout un Europa Cantat. Par le jeu du chant choral, par l'ampleur et la qualité des oeuvres exécutées, quand public et choristes mêlent leurs voix, quand salle et scène se confondent, la musique donne du goût à la vie. A Namur, cet été, nous avons trouvé la justification de beaucoup d'efforts, nous avons rencontré des êtres disponibles non seulement pour chanter mais aussi pour servir anonymement à la joie des autres.


Chers amis A Coeur Joie de Belgique, après cette réussite, laissant aux souvenirs le soin d'entretenir la flamme de notre action quotidienne, il nous incombe de préparer pour le plus grand nombre de nos chanteurs Europa Cantat IV. Nous avons trois ans, à peine, pour nous y consacrer.

André DUMONT.


" Il vous a plu de mettre la musique au service du bien,
et cela donne à vos assemblées une importance qui n'a
jamais été atteinte dans le domaine de l'art "

Mr G. GUILMIN,
Député Permanent


Le point de vue d'une choriste.

Avant 8 heures à l'Arsenal: vaste entrepôt pourvu de tables et de bancs où l'on se munissait en vivres. A 8 heures on refusait le petit déjeûner. Théorie, croyions-nous. Les premiers jours d'ailleurs, la théorie suffisait: à 8 heures quart les 3.000 choristes avaient parcouru les 200 mètres de barrières Nadar et s'étaient armés de pain, beurre,contiture à volonté. Mais " Le somme naquit un jourde trop d'activité ". Avec lui le sac de plastic, providence des lève-tard qui s'élirent des délégués pour se faire octroyer des petits déjeûners au lit... ou des supplèments. Les logements se firent campements, le beurre fondit, les petits pains disparurent. Ce qui alarma le restaurateur. Suivirent les journées " des barricades ": le self-service fut contrôlé - malheur à ceux qui avaient réellement faim - et les grilles se refermèrent sur les choristes de 8 heures. Ce qui suscita quelques vocations de bon Samaritain pour aider ces demoiselles à entrer par la sortie et à franchir les barrières pour se retrouver dans le couloir des élus.

De 8 heures 30 à 9 heures 30 au Palais des Expositions: immense cube de béton et de verre servant à exposer des claviers de toutes sortes aux maniements les plus divers, à exposer des partitions musicales aux interprètations les plus internationales, et surtout à exposer 12.000 cordes vocales au domptage collectif effectué par le grand sachem de service. Derrière-lui, la chorale de service, et les chorales de réserve. Au parterre et sur les côtés, les ponctuels. En face de lui les gradins officiels jalousement gardés pour ces perpétuels absents des heures matinales, Au-dessus des légions de retardataires que le service d'ordre, efficient assurèment, canalisait par vagues successives entre les chants par les escaliers dérobés. Heureux celui qui se retrouvait avec des voisins de son pupitre. Heureux celui qui submergé se sentait transporté, jamais assourdi par le chant de ses 2.999voisins. Heureux aussi le retardataire qui banni, honni par le service d'ordre écoutait dans le hall immense les résonances de cette musique surgie de derrière les panneaux de bois.

De 10 à 12 heures aux Ateliers: association de300 à 400 artisans sinon tous artistes pour la confection vocale de cantates sacrées ou profanes, lyriques ou folkloriques européennes en vue des grands concerts, et ce dans des salles de gymnastique ou de cours, dans des églises aux 4 coins de Namur. Chez Kamiel Cooremans, on avait chaud et du pain sur la planche. Chez Emil Cossetto, on perdait sa voix à goûter au fruit défendu: chanterde la gorge. Chez Willi Gohl, des clowneries perpétuelles, mais de l'efficacité. Chez Hans Grischkat, de l'escalade vocale et des regards fulgurants aux retardatalres de 3 secondes. Chez César Geoffray, Jean-François Paillard dans le rôle de César.

De 12 à 14 heures à l'Arsenal, ou déjeûner en 3 services, les effectifs ayant triplé au cours de la matinée. Il ne se passait pas de repas sans que cette assemblée cosmopolite jamais blasée, frémisse tout entière à l'ouïe d'une de nos bonnes institutions nationales: le tonneau en perce. Aubaine d'ailieursque cette bière toujours fraîche (une dizaine de tonneaux par jour, nous dit le livreur) et "peu dispendieuse" comme disaient les Canadiens.

Puis temps libre pour les contacts dans la cour de l'Arsenal, pour le courrier sur les herbages de la citadeile, pour les bains municipaux, pour les flaneries dans le centre. Le premier jour il nous sembla que toute la Bavière défilait dans les rues.Mais on eut tôt fait de distinguer d'abord quelques manteaux fleuris et costumes de velours, maxi chevelures et mini-jupes, saxonnes comme de juste, puis les méridionaux bon teint, les sacs grecs, les bouches américaines, les broderies slaves, les touches françaises, les blondeurs danoises, les sous-variétés germaniques, sans compter les piliers d'A Coeur Joie, souvenirs de Vaison, les inclassables et bien sûr les 197 indigènes. Quant à nous, c'ètait l'heure du sondage d'opinion place de la Vieille Fontaine, délicieuse place où l'on dégustait encore un de ces rares cafés à 8 francs avec un brin de causette discret du patron. Un seul son de cloche discordant: de celui qui se borna à confondre l'augmentation de ses impôts avec l'affluence de ces choristes étrangers.

A 15 heures tout ce monde d'estivants pouvait redevenir mélomane: c'était l'heure des petits concerts ou défilés simultanés de mode régionale en matière de polyphonie, timbre, tempérament, style, présentation. Le public namurois ayant repéré les différents points et heures de concentration sortait peu à peu de sa timidité pour se faufiler dans ces salles souvent combles et ces églises qui, fussent-elles cathédrales, manquaient encore de sièges.

De 16 h. 30 à 18 h. aux Ateliers pour ceux qui n'avaient pas encore donné leur concert. Les désoeuvrés tentaient de pénétrer dans les chantiers encore ouverts, ou reprenaient leurs flâneries qui les menaient tantôt chez Philippe Caillard, qui avait regroupé ses fidèles pour un nouveau Praetorius, tantôt devant la vaste porte cochère de l'Athènée où on ne pouvait manquer d'apercevoir chantant et dansant, Willi Gohl et sa chorale, excellents animateurs. Les accordéons, guitares, clarinettes et flûtes d'lsraël les accompagnaient, drainant dans leur sillage les Danois. La boule de neige continuait: l'Amèrique noire et blanche était invitée à la danse, la France s'y mêlait tandis que.les tirnides grimpaient sur les chaises et que l'Angleterre, sportive comme toujours, prenait ses quartiers dans les paniers de basket. Les autres, mais cela, ce sont les coulisses, faisaient la sieste, lessivaient leurs chaussettes, ou profitaient des douches.

De 18 h. 30 à 19 h. 30, l'Arsenal offrait en 2 services le repas du soir où, plus d'une fois, n'était la rusticitè du mobilier, on se serait cru convié dans quelque maison de grand style. Telle cette robe-pantalon de grand soir dont personne ne se faisait faute d'observer le beau violet dans la longue file des dineurs. Telles les amples toges écarlates de la Finlande, les amples jupes longues et noires de l'Illinois, les smokings ou même les cravates et les robes noires et blanches des "concertants". Mais les plus remarquées furent assurèment les dentelles, broderies et plissés balkaniques qui se signalèrent en masse à grand renfort de voix.

Dès 20 heures 15, le Palais des Expositions offrait le chant en commun les premiers soirs. Dans la suite les grands concerts. A l'heure dite les portes du Hall se fermaient: choristes, public et officiels avaient déjà envahi les gradins. Et comme souvent dans une succession de manifestations musicales, l'enthousiasme crût de soir en soir, chaque concert créant un état un peu plus réceptif pour le lendemain. Le concert belge eut à commencer ce conditionnement du public, avec un fort beau choix d'oeuvres belges, tant anciennes que modernes, tant connues qu'inédites, sous la direction du sympathique Kamiel Cocremans, qui répéta, signalons-le, dans des conditions climatiques mauvaises. La chaude Espagne le suivit avec les mains expressives de ce personnage du Greco qui a nom Oriol Martorell, un interméde grec de fin du monde débouchant sur la Messe du Couronnement de Caillard, pardon de Mozart. 3e jour, un Schütz sans histoire et une révélation: le "WarRequiem" de Britten. Cette oeuvre, on ne l'écoute pas en disque, on la vit avec ses interprètes. On la vécut ce soir-là grâce à l'heureuse invention de ces textes admirables traduits et polycopiés pour chaque choriste, grâce aux solistes admirablement choisis, et surtout à son chef Willi Gohl qui parut ce soir-là sur scène comme un clown rentre dans les coulisses: grave et donnant plein sens à ce qu'il faisait. Cossetto se tailla au quatrième soir un vif succès folklorique. La 2e partie du concert devait être celle du souvenir du grand compositeur hongrois en présence de sa veuve. Nous pénètrames longuement dans la patrie de Zoltan Kodaly avec la Philharmonie Nationale Hongroise qui nous mena dans les dédales de Liszt et de Bela Bartok avant de seconder le noble "Psalmus Hungaricus" fort attendu. Le "Conserva me" de Blanchard et le "Te Deum d'Utrecht" furent exécutés au cours des offices religieux du lendemain matin. Quant au concert final, ce fut Hans Grischkat lui-même dans son curieux petit costume, qui conscient de l'importance des détails matériels veilla à la parfaite disposition de ses choeurs avant de se laisser emporter lui-même par le "Te Deum" de Bruckner.

Après le concert, directions varides. Les uns s'arrétaient à 100 métres du Palais des Expositions pour déguster des boissons "dispendieuses" et parfois lentes à venir. Des Anglais poussaient jusqu'au bout de l'avenue pour prendre un bain de pieds dans la fontaine fleurie. D'autres encore grimpaient à la citadelle où ils jouissaient parfois de concerts impromptus, tel celui issu de la rencontre d'lsraël et du Danemark, sympathique soirée dans ce coin tranquille. Ou c'était alors pour les fervents - et ils étaient majorité - l'heure des concerts-sérénades au menu de choix. La chorale de l'Illinois. Dans l'ècrin de velours rouge du Thèâtre Royal - ni perles ni toilettes - des oeuvres qu'il est rarement donné d'entendre puisqu'elles nécessitent le jeu d'un double orchestre: pour lors, l'orchestre de Jean-François Paillard et celui de la Sarre. Ceux qui en pleine nuit se déplacèrent pour assister aux "Vepres solennelles de la Vierge Marie" de Monteverdi en l'église de l'abbaye de Floreffe, ne regrettèrent pas leur peine. Interprétation ni plus ni moins magnifique de Goltfried Wolters qui ne transigeait pas comme on le sut sur la qualité. Deux heures de règal, une acoustique, une disposition remarquables: les instruments anciens au centre du transept, le double choeur de part et d'autre, au jubé les solistes, le grégorien dans le choeur. La foule recueillie tout entourée de cette musique divine. L'aurions-nous moins goûtée à la chanter ?

Enfin au terme de ces journées de 18 heures, le retour aux petites heures - pauvres portiers - dans les logements collectifs: moutonnement infini de lits dans les longues chambrées, alcoves sages de pensionnaires, ou classes dont la population, une fois à faire, était invitée au sommeil.

Trop vite, beaucoup trop vite on fut au chant final, vaste résumé de cette vaste Europe chantante. Ce fut l'heure où prèsident et secrétaire de la F.E.J.C. formulèrent dans leur langue réciproque les voeux et remerciements de chacun des 3.000 participants, avant que tous entonnent le testament spirituel d'Europa Cantat III qui nous fut légué par notre compatriote Roland de Lassus:

"La musique, don de Dieu dans sa grande bonté,
Attire les hommes, attire les dieux à soi.
La musique adoucit les coeurs farouches
Et redresse les âmes affligées.
La musique émeut jusqu'aux arbres mêmes
Et les bêtes sauvages ".

Marie-Eve DUQUENNE,
Liège.


Île au trésor du chant choral 1967

La grande salle du Hall des expositions est démontée, il n'y a plus de drapeaux en ville et Floreffe a retrouvé son silence blanc de marbre et de bois.

On pourrait faire le pèlerinage des salles d'ateliers et des lieux de concerts; peut-être, en prêtant une oreille toute intérieure retrouverait-on les grandes harmonies de ces neuf journées. Celui ou celle qui les a vécues pourra dire longtemps après avec ferveur et fierté: " j'y étais... "


UNE ÎLE...

Une communauté extraordinaire s'épanouissant dans le chant commun, celui-là qui a plus impressionné le profane, comme prévu, puisqu'il est l'abandon de toute idée de compétition, de différence, de comparaison et qu'il retrouvait ainsi ce que nous, en A Coeur Joie, tenons pour le plus précieux: chanter pour le plaisir commun, pour celui de son voisin, dans la plus délicieuse liberté et la plus réjouissante qualité.


...AU TRÉSOR DU CHANT CHORAL

Europa Cantat était-ce le War Requiem de Britten, les Vêpres de Monteverdi, les petits concerts, le chant commun ? Il y en avait pour tous: ce fut un grand mérite de montrer que le chant choral européen n'était pas le chant populaire, l'ensemble vocal isolé dans la Renaissance ou les grandes pages classiques, mais tout à la fois, car il ne saurait y avoir plusieurs visages dès que l'on parle de musique de qualité.

Que chacun de nous, que chacune de nos chorales soit le prolongement de cette FÊTE, dans la sincérité et l'esprit de notre propre originalité avec le souci, l'ordre impérieux de servir avant tout la musique... Le reste nous sera donné par surcroît !

Georges DAVID



DES NOUVELLES DE CÉSAR

Comme vous le savez, Cesar Geoffray a dû subir une opération chirurgicale à Namur. Nous apprenons qu'il a quitté la Belgique le 15 septembre pour une longue convalescence. Nous lui souhaitons un prompt rétablissement et espérons le retrouver bientôt parmi nous.