« Viens t'en » n° 23 - février 1970
L'animateur culturel
par
César Geoffray
Le chef de chœur, plus encore que le chef d'orchestre, se présente à nos yeux comme le modèle de l'animateur, celui qui insuffle la vie à une entreprise, à une collectivité. (Plus encore que le chef d'orchestre qui s'adresse à des musiciens s'exprimant par l'intermédiaire d'un instrument alors que le chef de chœur opère directement sur son ensemble de chanteurs, face à face).
Dans le cas précis de l'animateur musical ses pouvoirs s'exercent par le moyen des mains, des bras de la parole, du visage et des yeux.
Lorsqu'on conduit soi-même on sait combien cette gestique veut de précision, de clarté pour obtenir du groupe auquel on parle, sur lequel on agit, la fidélité musicale inscrite dans la partition.
Ce vocabulaire des gestes, sa mise en oeuvre s'apprend (nos stages...) se pratique longtemps (comme choriste - ou musicien d'orchestre - chef de pupitre, chef de chœur enfin) avant d'être si assuré, qu'il prend vie quasi automatiquement dans le visage et le corps du chef.
On voit donc déjà combien l'attitude celui qui a mission de donner vie, d'apporter conseils, connaissances et lumière au groupe qui lui est confié - ou qui se confie à lui - est importante, laquelle entraîne derrière cet écran extérieur les qualités diverses qui donnent autorité et compétence à l'animateur.
Diriger un groupe musical - le vraiment bien diriger - comporte un sérieux- bagage technique, des fréquentations de concerts et du goût. II n'est pas l'heure ici de le rappeler alors que tous ceux qui sont chargés de le faire autour de nous le répandent, par l'écrit ou la parole, à longueur d'année.
Ce bagage technique asseoit la compétence qui offre aux exécutants et à leurs auditeurs le vrai plaisir d'une pensée musicale authentique traduite par les voix (ou les instruments) et précisément inscrite dans la graphie musicale.
J'ai passé par « le chœur » en vue d'aboutir à l'animation culturelle dont on nous parle tant parce qu'il est l'image parfaite d'une collectivité ouverte et attentive qui se confie à l'autorité d'un animateur - son directeur - capable de la faire progresser.
Lorsqu'on entreprend de parler du rôle de l'animateur culturel deux souvenirs me reviennent en mémoire qui définissent ce qu'on pourrait attendre de celui-ci et les capacités qui devraient être liées à sa fonction.
Le premier remonte à quarante ans, du temps que nous partagions le pain et le sel avec les peintres, potiers, tisserands de la communauté artisanale de Moly Sabata en Dauphiné qu'animait de sa fluide intelligence notre maître Albert Gleizes.
Gleizes attribuait à l'animateur culturel une place de première importance dans le groupe qui lui faisait appel. II le voyait dans une commune comme un fonctionnaire important (parce que largement compétent) dans le conseil municipal ayant pouvoir - et connaissances diverses - pour proposer (j'allais écrire « imposer ») - à la population et très particulièrement à la jeunesse un programme d'activités épanouissantes qui les mettraient en présence avec des réalités souvent insoupçonnées dont le contact ne pouvait être que bénéfique pour tous. (La communauté molysabatienne avait la joie de constater que dans notre village et ceux d'alentour beaucoup de tables paysannes s'ornaient de poteries d'usage - pour le boire et le manger - sorties de nos ateliers...).
Le deuxième - trente ans bientôt ! - concerne le programme d' « éducation populaire » qui fut donné une seule année, hélas ! 1941-1942 aux élèves des Maîtrises Jeune France de Paris et de Lyon, où j'enseignais moi-même la direction chorale. Nous avions à Lyon trente élèves lesquels tous pensionnaires) reçurent cette année-là, au cours des journées qui s'étalaient facilement de 9 à 22 heures, un vaste programme d'études comprenant la musique, l'art dramatique, les arts plastiques - pratique et histoire - des concerts, des conférences pédagogiques. Chacun se spécialisait, mais tous participaient à tout, de sorte qu'après deux années - nous dûmes nous saborder en 1942 - les élèves auraient été capables d'assurer la fonction d'animateur culturel, tant dans une communauté de travail, de loisirs, que dans un conseil municipal ! (une grande partie de ces élèves occupèrent par la suite de sérieuses situations dans le monde des arts).
Dans la communauté de travail ou de loisirs l'animateur culturel est, en premier lieu un spécialiste, maître en son métier : il est chef de chœur - inutile d'insister auprès de vous - mais il invite aussi les autres (qui ne chantent pas...) à écouter de la musique enregistrée, qu'il commente. II prépare aussi un large auditoire aux concerts vivants ou radiophoniques.
II est comédien, metteur en scène (tenue vocale, diction). Conjointement à son art il apprend l'art du masque (fêtes populaires) l'expression corporelle, qui conduit à une meilleure tenue générale (corps et âme) il apprend à lire collectivement des oeuvres difficiles à mettre en scène, il fait aussi du chœur parlé.
II est maître de danse - belle activité généreuse qui ouvre sur la gymnastique, la nature, l'expression corporelle, les arts plastiques.
II est responsable d'un club de cinéma, qui connaît en même temps l'art photographique et sait l'enseigner.
Chacun d'eux, en tant qu'animateur culturel, s'entoure d'autres spécialistes qualifiés pour former une équipe dont il est le chef et qui sait attirer et enseigner un large public.
Fonctionnaire d'une commune rurale il aurait pouvoir pour aider de ses conseils, en dehors de sa spécialité qui en ferait un citoyen actif, de conseiller les divers groupements et activités locales dans l'élaboration du programme des fêtes, la présentation imprimée de celles-ci. Finalement ne serait-ce pas celui qui aurait un mot à. dire et un ordre à donner pour empêcher la construction d'un hideux édifice dans tel lieu privilégié du village ou dans l'horizon immédiat qui l'entoure ?
Ainsi m'apparaît la noble fonction d'Animateur Culturel.
Mais je persiste à penser qu'elle convient plus particulièrement au chef de chœur, pour les rapports exemplaires qu'il entretient avec ses choristes, qui sont vraiment d'un chef dans son autorité avec des chanteurs respectueux de celle-ci.
Et puis le chœur restera toujours le modèle du comportement des hommes en société.
Déjà Platon : « Le citoyen dans la ville est à l'image de l'homme dans le chœur ».
César GEOFFRAY