« Viens t'en » n° 4 - janvier 1964
A Cœur Joie et le Yé-Yé

A l'issue du concert offert par l'Ensemble vocal Philippe Caillard, en novembre, à Charleroi, un jeune reporter de notre R.T.B., chasseur de sons et d'interviews inédits, posait à Philippe Caillard quelques questions susceptibles d'intéresser l'auditeur. Après les questions rituelles du genre:
- Depuis quand existe votre Ensemble Vocal ?
- Quels sont vos projets pour 1964 ?
- Que pensez-vous du public de ce soir ? (réponse: excellent.)
- Comment s'opère le recrutement de vos choristes ?
- Êtes-vous un professionnel de la musique ?
on en vint a cette question inattendue:
- Ne croyez-vous pas que votre musique, telle que vous la pratiquez, est de nature à provoquer une cassure entre vos chanteurs (comprenez: A Cœur Joie) et toute cette jeunesse qui chante le « Yé-yé»
Il y eut cette réponse spontanée de Philippe Caillard: "Expliquez-moi d'abord ce qu'est le yé-yé, je n'en ai jamais entendu parler !"
Claude Sarraute dans « Le Monde » nous en donne un cliché suggestif:
- Une ravissante enfant, blonde et rose, au nez de petit chat, aux doigts de verre filé, le micro à la main, se mit à arpenter la scène au rythme de je ne sais quel hully-gully et autres locomotions. C'était elle,l'idole de demain.
- D'une voix claire, ensoleillée, elle chante l'amour - il fallait bien s'y attendre - mais avec des mots de tous les jours, des mots fort peu nombreux par surcroît, qui, plusieurs fois répétés, suffisent amplement à meubler un couplet. "Moi, je t'aime, t'aime, t'aime, tu es mon chou-chou", lançait-elle, radieuse, aux larges bedaines étalées aux premiers rangs de l'orchestre...
Et l'auteur de conclure:
- L'intrusion de ces rythmes nouveaux ne manquera pas de bouleverser à très brève échéance l'art du music-hall.
Le music-hall, justement ce que nous voulons éviter en A Cœur Joie !
Mais quand nous constatons toute cette jeunesse qui vibre aux premiers accents d'un yé-yé, ne croyez-vous pas, chers amis, qu'il existe réellement ce fossé imaginé par notre radio-reporter ?
Au cours des nombreux concerts donnés par la Pastourelle pour des publics de jeunes, nous avons cherché, souvent vainement, le point de contact avec cette jeunesse qui pourrait être musicalement nôtre demain.
Comment construire le pont qui nous donnera audience et succès ? Nous ne sommes d'ailleurs pas, avouons-le, indifférents à l'un ou l'autre rythme du jour et ce n'est pas à nos débuts que nous avons apprécié "Mon cœur se recommande à vous".
Il y a au départ d'un futur choriste, un attrait bien particulier de la chorale. Viennent alors une recherche personnelle, un effort de toutes les répétitions, une compréhension du maître de chœur, qui changent le plaisir d'une oreille qui gagne en exigence et qualité musicales.
Pour devenir le mouvement de chant choral populaire tel que nous nous définissons, ne serait-il pas nécessaire de repenser notre accrochage ?
Peut-être ces quelques lignes vous feront-elles bondir et pousser quelques yé-yé ! J'espère que la réaction sera positive et surtout constructive.
Chers Amis d'A Cœur Joie, à vos plumes.
André DUMONT
in « Viens t'en » n° 4 - janvier 1964
EN PLEIN DANS LE MILLE
En mai dernier, à Charleroi, nous nous sommes comptés et nous nous sommes donné rendez-vous en 1964. Comme de bons ouvriers, les chefs de chœur seront invités à rendre compte et le secrétariat nous donnera les chiffres de notre progression à travers le pays. Ce que nous demandions en 63, au delà des moyens classiques et permanents d'extension: nos concerts, nos relations personnelles, notre émission radio, et le journal (dans la mesure où nous ouvrirons ses colonnes à l'extérieur), le stage et nos week-end de formation, c'était un plan d'action concret pour chacune de nos chorales: une chanterie, une cantilène, (un groupe instrumental pour les adolescents) gravitant autour et à cause de la chorale, tels étaient les objectifs proposés.
Il s'agit là d'un principe vital. Je sais bien que les chorales qui ne réaliseront pas ces objectifs, continueront d'exister et de chanter, mais elles risquent fort de se réveiller un jour esseulées et vieillies dans un « A Cœur Joie Belgique » terriblement rajeuni et cela, plus vite qu'on ne le pense généralement. Le problème de ces chorales, c'est un problème de générosité dans le mouvement. Ce que nous leur demandons, c'est de sacrifier l'impression de confort et de sagesse, voire « d'expérience » que se donne toujours une chorale d'adultes et son chef. L'effort est difficile car déjà des habitudes sont prises. Ce que nous demandons ce n'est pas qu'en chantant vous soyez contents de vous, mais inquiets de n'avoir pas encore fait chanter les autres. Vous sentez bien n'est-ce pas que notre A Cœur Joie est braqué vers l'extérieur. Cessez d'attendre des mains qui vous applaudissent en fin de concert, mais tendez plutôt les vôtres vers les « moins de vingt » que la presse, la radio, la TV et une équipe de faux anges nous arrachent.
Après de telles déclarations, j'aurai sans doute bientôt la réputation d'être un idéaliste verbeux, mais j'ai la foi, avec d'autres: les objectif 63 sont réalisés en totalité ou en grande partie et nous enregistrons au moment où j'écris ces lignes, quatre groupes de cantilènes et deux chanteries.
Qu'attendent nos chorales de Bruxelles ? A l'appel lancé par mon ami Franz Castin je joins le mien, pour que toutes les ressources de "cœur" des choristes de Paul et de Paulette nous répondent. Nous en serions tellement heureux.
G. DAVID
in « Viens t'en » n° 4 - janvier 1964