« Viens t'en » n° 9 - mai 1965
Bruxelles nous attend

Choisir Bruxelles pour cadre de notre 5e rassemblement national, c'était au départ affirmer que nous étions capables d'organiser dans notre capitale, elle-même cur battant de l'Europe, une manifestation culturelle pouvant s'imposer au grand public et aux milieux musicaux par sa qualité et par son rythme. Public exigeant, mais combien chaleureux quand notre chant monte de toutes parts, quand notre enthousiasme déborde et l'entraîne au pays du souvenir ou de l'espoir.
Il n'était pas possible, en effet, d'imaginer à Bruxelles, un rassemblement de famille ou champêtre, sans pour autant minimiser nos moyens et nos capacités. Il fallait à cette occasion (et nous n'avons que trop tardé) ouvrir les portes de tous ceux qui connaissent notre existence mais ignorent encore comment et pourquoi nous vivons.
Imaginons déjà notre chant sur la Grand-Place ! Jeux sonores aux mille couleurs, jupes multicolores mêlées aux chemises blanches, marché au fleur, dorure des façades, flècheéclatante de blancheur pointée vers le ciel, cadre merveilleux et unique, témoin des hauts faits de l'histoire communale et nationale depuis le Moyen-Âge.
Vivre quelques heures dans ce Palais des Beaux-Arts, foyer de la vie musicale belge où défilent les plus grands ensembles instrumentaux et vocaux, où s'accomplissent des virtuoses, où se révèlent les lauréats du Concours International Reine Elisabeth, où vint César Geoffray et la Chorale du Scoutisme français annoncer le renouveau du chant choral.
Préparer notre chant commun aux Choralies de Vaison la Romaine cet été sous la direction de Philippe Caillard, enrichir notre répertoire, faire partie d'un grand chur qui dépasse l'horizon de notre chorale ou de notre cantilène. Chanter, danser, regarder, écouter, applaudir, aimer, voilà tout le secret de notre rassemblement du 2 mai.
Ici, pour vous, comme à Namur, à Charleroi ou à Liège, une solide équipe vit intensément les minutes et les secondes de cette rencontre. Malgré tout ce qui est publié, annoncé, décrit, il restera pour chacun de l'inédit, de l'imprévu, cette petite chose qui vient du cur et que l'on n'attend pas.
Dès lors, je vous laisse tout à la découverte de cette journée, certain que vous offrirez à Bruxelles, grâce à votre sourire, à votre jeunesse et à votre chant A Cur Joie, un beau bouquet de printemps.
André Dumont
PREMIER WEEK-END DES CANTILÈNES
ET CHEFS DE CHANTERIE
Namur, les 6 et 7 février 1965.
104. L'après-midi du 6 février nous vit 104 à remplir des papiers, à traîner des valises et à explorer les couloirs de la Maison des Jeunes à Namur, à la recherche d'un lit. On eut beau tout fouiller, il en manqua et on passa la nuit tant bien que mal, étendues sur des matelas, bercées par le doux chant d'une guitare inconnue !! Malgré quelques chahuts, on dormit bien. Marie-Claude nous avait assommées de travail !
A peine rassemblées, samedi, la voilà qui grimpe sur une caisse et nous entraîne à « danser gaiement». Ça va, ça va, « elles chantent ». Et sans nous laisser le temps de faire connaissance, elle nous catapulte à la Maison de la Culture... où nous arrivons trois quarts d'heure à l'avance (le programme de la veillée est très en retard, ce n'est pas comme chez nous !). Pénible attente dans une énorme salle où l'impitoyable Ferdi nous interdit de chanter (le Gouverneur de la Province lisait son discours !). Pas de chaises, tant pis, on s'assied à terre... on rit, on s'amuse, on est ensemble (en silence). Danses folkloriques par le Groupe Fanny Thibouts, concert par la Marlagne, voilà un excellent apéritif au travail de la soirée que nous « mijotte » Marie-Claude, car sans nous laisser respirer, elle nous replonge immédiatement dans la musique: canons, "Frère Jacques", "Dansez gaiement", résonnent malgré quelques fausses notes. « Dites donc, ça vous dérangerait de chanter juste ? ». Et enfin, voilà celle que l'on attendait, voilà la gestique: « un, deux, respirez avec ma main,... regardez mes poings », tout le monde bat la mesure, anacrouse, double anacrouse... à l'usage exclusif des invités ! Mais soudain, quelle cacophonie, que se passe-t-il ? Marie-Claude a lâché son chur et parle avec Suzanne... de pluie, de beau temps... et de pantoufles... Reviens, Marie-Claude, on a compris qu'un chef de chur ne sert pas (uniquement) à faire des grimaces.
Par bonheur, Marie-Thérèse nous civilise avec son joli canon "Soyons réjouis". Il ne fallait plus nous le dire, la joie coulait à flots... et l'excitation battait à pleines voiles. Mais Marthe et son "Rossignol" nous fait rêver de France et nous gagnons bientôt nos chambres « avec élégance et sans précipitation ». Bien sûr, on aurait dû dormir, mais la musique avait tourné nos têtes folles et il fallut la grosse voix caverneuse du maître de maison pour nous convaincre au sommeil.
Aussi, les sons de la flûte du matin (était-ce toi, Marie-Claude ?) reçurent quelques boutades. Les plus mal en point ne furent d'ailleurs pas ceux qu'on pense (cfr. les pantoufles de Marie-Claude, qui furent la proie de Suzanne).
Et le rythme endiablé reprend. Tout le monde est au poste: Champion (en grande force), Louvain et ses si sympathiques religieuses, Myriam et son bonjour de Cantecroy, Rixensart et ses guitares... tous en forme. On sépare les ateliers et c'est au tour des malheureux apprentis chefs de churs de dévoiler leurs talents. La valeur n'attend pas le nombre des années, n'est-ce pas Marie-Christine ? On se lance dans le bain les yeux fermés. Et si l'on n'en sort pas, le bras fraternel de Ferdi guide nos premiers gestes... Un point faible général : les poignets trop élastiques ! Marthe nous conseille son petit exercice de l'avant-bras , et Suzanne nous exhorte: « Nagez dans votre chur ! ». Tout le monde y passe, pas de pitié.
Puis reviennent les guitares (celles de la nuit !), et nous voilà parties dans les danses folkloriques, mais Suzanne nous emmène dans « son jardin de rôôseû, ou son ami se repôôseûû ». Grâce au renfort des "petites voix de séraphins" chez les alti, le chant se place et nous « déposons notre chur». « Soyons réjouis », « Rossignol », tout revient.
Mais on a beau dire que la musique est une véritable nourriture, si l'esprit en convient, l'estomac n'en fait pas son affaire et bien vite on retourne mitrailler les tables à coups de couteaux. Malgré la faim, on parle et on chante... et Marie Claude ramène son troupeau dans la salle. Trois minutes, place aux guitaristes ! On serait encore en Espagne si les éclairs du flash de Marthe ne nous avaient réveillées. Et à défaut d'arènes, on vit les barques du Rhin. Changeons un peu se dit Suzanne, et sans attendre, elle lance son farouche Canon, on croyait qu'il allait nous avaler ! Mais « aïe' aïe, aïe » chante Marie-Claude; aurait-elle encore mal aux pieds ? On chante, chante, chante, pour ne pas perdre un seul instant de l'heure qui file. Georges arrive, on lui montre nos prouesses, quelques victimes planchent, on parle d'un prochain week-end, d'un stage à Saint-Hubert, on s'emballe. (Dis, Marie-Claude, toi qui joues de la flûte, organise des ateliers de flûte et de guitare pour un prochain week-end !).
Des fleurs au « quatuor instructeur » et encore un peu de musique en disent plus que toute parole sur notre enthousiasme et sur notre merci.
Mais il est temps déjà et nous voilà dispersées, pleines de chansons, dans les rues de Namur. (Pauvres passant étonnés !).
Nous n'oublierons pas notre premier week-end, et qu'il se prolonge partout, dans nos écoles et chez nous ! De la musique à pleine gerbe, voilà notre trésor...
La Farandolle